Arctique : moins de glace, plus de containers…

Charlie Hebdo – 10/10/2018 – Fabrice Nicolino –
Avant de féliciter la marine française qui vient de franchir pour la première fois le si fameux passage du Nord-Est, des nouvelles de la Jeannette, qui ne sont pas bonnes. « Le 16 novembre, le soleil disparaît pour soixante et onze jours. Le 24 novembre, après six semaines d’encastrement, le champ de glace se brise et la Jeannette est libre, mais pour quelques heures seulement; dès le 25, le navire est repris par la jeune glace qui vient ressouder ses débris. » La Jeannette est un navire américain qui tente d’atteindre le pôle Nord depuis le pacifique, via le détroit de Béring. Nous sommes en 1879, et le voyage se révèle être une épouvantable galère. Il n’y a pas de passage dans les glaces, et la Jeannette est prisonnière d’elles pendant deux ans avant d’être broyée. 
Mais le monde a comme on sait changé de base, et le ridicule océan Arctique, si longtemps infranchissable, est en passe de devenir une promenade de santé. Témoin ce pathétique « exploit » du Rhône, tout nouveau bâtiment de soutien et d’assistance Hauturiers (BSAH). Parti le 1er septembre du port de Tromso (Norvège), notre glorieux navire a traversé l’Arctique russe avant de rejoindre le détroit de Béring et d’atteindre enfin le port de Dutch Harbor, dans les îles Aléoutiennes, devant l’Alaska américain.
Concarneau : Mise à l’eau du BSAH Rhône
Le tout en à peine plus de deux semaines, et sans avoir recours aux traditionnels brise-glaces russes, ces charmantes bêtes propulsées par des réacteurs nucléaires. Mais il est  vrai que la glace n’était plus là. Seuls des icebergs et des growlers – des petits blocs glacés entre deux eaux – auraient pu entraver la grande marche triomphale, mais avec un bon radar, mon pauvre ami, on a deux yeux d’aigle jusque derrière la tête. 
Pourquoi diable cette manœuvre, alors que la France n’a aucune possession dans ce coin ? Mais parce que, ainsi que l’a déclaré le capitaine du Rhône, Philippe Guéna, « l’intérêt stratégique de la région est en constante augmentation« . Avec la fonte accélérée de la banquise, de nombreux pays lorgnent sans état d’âme les réserves sous-marines de pétrole et de gaz. Les pays riverains et même la Chine aiguisent couteaux et incisives. Et la France de Macron ne veut pas être la dernière à ricaner sur le dérèglement climatique.
Mais il est une autre raison, plus impérieuse encore à court terme : le commerce mondial. On a vu ces dernières semaines un énorme porte-conteneurs danois, le Venta, charger des composants électroniques en Corée et du poisson congelé en Sibérie, puis longer l’Arctique russe les doigts dans le nez, avant de débarquer sa cargaison en Allemagne.

Ce qui se profile à l’horizon, c’est la création d’une autoroute maritime polaire qui ne peut que renforcer des échanges, eux-même accélérateurs du réchauffement. La distance entre Londres et Yokohama par le canal de Suez est de 21 200 km,  de 23 300 par Panama, de plus de 32 000 par le cap Horn. Mais seulement 14 000 par le passage Nord-Est, qui a englouti la Jeannette en 1881. Si l’on prend en compte les retards au passage des canaux commerciaux que sont Suez et Panama paperasses, embouteillages -, les vendeurs d’ordinateurs et de joujoux made in China pourraient gagner dix jours sur un voyage qui prend un mois en ce moment.
Parmi les toutes petites questions posées par ces perspectives, il y a bien entendu celle du climat. Souvenons-nous des doux propos de notre président Macron le 12 décembre 2017. On avait cru sur l’instant qu’un quelconque conseiller lui avait glissé ces mots : « On est en train de perdre la bataille […] On ne va pas assez vite et c’est ça le drame. » Mais à la réflexion, il livrait peut-être le fond de ses espoirs. 
Car sa pensée est limpide : tout pour le business, tout pour le commerce mondial. Or que démontre l’ouverture du mythique passage du Nord-Est ? Simplement que le monde de nos Excellences a besoin pour continuer à se déployer du grand foutoir climatique, qui lui offre de si belles opportunités. D’un côté le verbe, aussitôt oublié, et en même temps, comme il se doit, les faits.

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