Du folklore, le bonheur au travail ?

Ouest-France – 18/10/2018 – Yasmine Tigoé
photo thibaud bardon est responsable de la chaire «?innovation manageriale?» à audencia. © f.sénard/audencia
Thibaud Bardon est responsable de la chaire «innovation manageriale» à l’école Audencia de Nantes.© F.Sénard/Audencia
-S’occuper du bonheur des salariés. Le concept est à la mode dans les entreprises. Mais il ne suffit pas d’une salle de détente ou de sport au boulot pour y être heureux. Attention au folklore et à l’injonction de bonheur, alerte Thibaud Bardon.
Thibaud Bourdon s’intéresse depuis plus de dix ans aux nouvelles pratiques de management. Il s’est penché sur le modèle des entreprises libérées et les initiatives de bonheur au travail. Depuis cinq-six ans en France, les discours et initiatives fleurissent dans les entreprises. Thibaud Bourdon y apporte un bémol.
Salles de détente, baby-foot ou table de ping-pong, nomination de responsable du bien-être… Le bonheur au travail est très tendance, avec l’idée que des salariés heureux travaillent mieux. Pourquoi ce discours a-t-il émergé ?
Dans les civilisations occidentales, les aspirations des salariés ont un peu changé. Elles étaient auparavant tournées davantage sur la carrière et la réussite matérielle. Aujourd’hui, les salariés ne cherchent pas seulement à faire carrière. Les méthodes de management se sont adaptées pour répondre à ces aspirations et conserver des salariés motivés. Au début, le phénomène touchait surtout le secteur des start-up. Maintenant, des entreprises de toute taille et de toute activité s’emparent de cette question du bonheur au travail.
Le postulat de base « Plus on est heureux, mieux on travaille » est-il vrai ?
L’idée qui préside à ces initiatives, c’est effectivement « un salarié plus heureux est plus performant. Il sera plus engagé, plus motivé… »Mais quand on regarde les études, elles sont contradictoires. Certaines montrent que bonheur au travail et productivité sont liés. D’autres montrent que c’est insignifiant et qu’il n’y aurait pas de corrélation entre les deux. Et que finalement, le stress peut être productif.
Le lien entre bonheur et performance est plus complexe qu’il n’y paraît. Méthodologiquement, les études sont contestables. Elles quantifient le bonheur des salariés selon des critères subjectifs, réducteurs, très normatifs et une certaine vision du bonheur.
Heureux et détendu au boulot ? Depuis quelques années, le concept du bonheur au travail est très tendance. Bonnes intentions ou du folklore pour éviter de se pencher sur les vrais sujets ? | Fotolia
Ça se traduit souvent dans les entreprises par des initiatives un peu anecdotiques, non ?
Trop souvent, c’est abordé au travers d’initiatives ostentatoires : salle détente, crèche, apéros… Ça détourne des vrais sujets tels que le management au quotidien, les conditions de travail, la juste rémunération, la distribution des rôles et des responsabilités… Ça, c’est essentiel. Le risque, c’est que le folklore empêche de se poser les bonnes questions.
À trop vouloir le soi-disant bonheur de ses salariés, n’y a-t-il pas une mainmise de l’entreprise sur la vie privée ?
Ces initiatives conduisent effectivement à réduire la frontière vie privée-vie professionnelle. Si on peut faire de la gym au travail, pourquoi ne pas discuter de sujets professionnels sur un tapis de course ? Le risque, c’est que ceux qui veulent compartimenter, qui ne participent pas à ces démarches, se sentent mal à l’aise, marginalisés.
Autre risque ? Les gens trop heureux au travail peuvent être cannibalisés par l’entreprise. Ils sont toujours au travail, toujours connectés… On a des phénomènes de burn-out.
Y-a-il quand même un intérêt à ces pratiques ?
C’est bon pour la marque employeur, pour l’image. En interne, c’est un outil de motivation collective. Mais je ne suis pas certain que ça contribue au bonheur des salariés. Il n’y a jamais eu autant de risques psycho-sociaux dans les entreprises….
Le bonheur au travail est un vrai sujet. Il faut que les dirigeants d’entreprises s’en emparent. Mais pas en focalisant sur ces initiatives, moyen commode de se détourner des vraies préoccupations. Et à l’idée de bonheur, je préfère celle de bien-être

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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