Jean-Claude Guillebaud : « Quand les mots ensorcellent »

Télé Obs – 15/10/2018 – Jean-Claude Guillebaud –
 Quand les mots ensorcellent (Illustration)
Quel est ce copiage sémantique grâce auxquels un certain type de langage finit par s’imposer sur toutes les antennes, à un moment donné ?
La politique comme le médiatique, pour l’essentiel, sont faits de mots. Ils sont les briques de la maison commune, les projectiles pour la grande bagarre, les notes pour la mélodie des phrases. En bref, les mots sont la précieuse matière première. Or, ce qui est proprement extravagant, ces temps-ci, c’est l’ingénuité – vraie ou fausse – avec laquelle on nous les sert, tous ces mots. Pas seulement l’ingénuité mais le mimétisme servile, la capillarité sournoise, le copiage sémantique grâce auxquels un certain type de langage finit par s’imposer sur toutes les antennes, à un moment donné. Pensée unique ? Pas si sûr ! Langage unique, langue de bois ? Oh oui, hélas !
Tout se passe comme si l’on avait cessé, depuis belle lurette, d’interroger le langage lui-même ; comme si l’on ne l’utilisait plus que de manière candide, basique, en oubliant cette évidence : les mots sont rarement neutres. Tout langage transporte avec lui – comme le filigrane d’un billet de banque – un corpus de préjugés, préférences, partis pris, jugements de valeur qu’il faudrait décoder à mesure. Les mots, en d’autres termes, sont chargés d’idéologie. Or, de cet effort minimal, le discours médiatique en général paraît s’être subrepticement dispensé. On use maintenant de la parole un peu « en vrac », sans effort de déchiffrement, sans exigence de sens ou de vérité.
Cette molle capitulation de l’esprit critique confère au discours dominant – celui des « nouvelles », des éditorialistes – son caractère extraordinairement uniforme, répétitif, fibreux. Et carrément inaudible… Chacun, en somme, se borne à ramasser paresseusement dans l’air du temps les quelques mots qui y traînaient pour les ressasser ad nauseam, jour après jour, comme s’ils ne contenaient rien d’autre que leur propre évidence. Ainsi, nombre de points de vue bien « chantés » ou commentaires attendus ne sont qu’un hâtif collage de clichés parfaitement accordés au tempo du moment mais gros d’énormes mensonges. Par omission.
Prenez, parmi tant d’autres, une phrase cliché convenue : Les contraintes de l’économie de marché et des marchés financiers exigent des efforts de compétitivité qui passent par de courageuses déréglementations et une flexibilité accrue du marché du travail. »
Voilà plusieurs décennies que ce mini-psaume, à d’infimes variantes près, nous est récité cent fois par jour à l’antenne. Fort bien. Mais encore ? Ces « contraintes », quelle en est la nature exacte ? Et leurs limites ? L’ »économie de marché », n’est-ce pas ce qu’on appelait hier encore le capitalisme ? Mais pourquoi a-t-on renoncé à ce dernier mot ? Avec quelles arrière-pensées ? Le capitalisme aurait-il disparu lui aussi ? N’y aurait-il plus d’exploiteurs ni d’exploités ? Quant à la « compétitivité », de laquelle parle-t-on, en vérité ? De celle des entreprises (cash-flow, profits, valeur boursière, etc.) ou de celle des sociétés elles-mêmes (cohésion sociale, plein-emploi, dynamisme, confiance, etc.) ? Laquelle faudrait-il préférer à l’autre ? Les économistes sérieux en débattent encore, savez-vous, mais on ne nous le dira pas.
Ici, à « l’Obs », nous n’avons pas oublié le grand André Gorz (il signait Michel Bosquet dans le journal) dont la pensée fut un véritable contrepoison face aux dérives du néolibéralisme. Il répétait souvent qu’une société, pour exister et durer, a besoin d’énormément d’activités « inutiles ». Des activités que le néolibéralisme est incapable de percevoir, et même de discerner. Disparu en septembre 2007, Gorz nous manque plus que jamais.
Pensons aussi à la fameuse « déréglementation » invoquée comme une liturgie conjuratoire : ne désigne-t-elle pas ce qu’on évoquait jadis en parlant du recul de l’Etat ? Et jusqu’où l’Etat doit-il reculer, mes maîtres ? Jusqu’à l’étiage belge ? Jusqu’à la jungle retrouvée ? Quant à cette fameuse flexibilité qui enchante tant d’ingénus, l’expression n’est évidemment qu’une pudeur oratoire appliquée à un démantèlement progressif de la législation du travail, cette difficile domestication en un siècle du capitalisme des origines. (La flexibilité idéale consistant en une abrogation du Code du Travail.) Pourquoi ne pas le dire si l’on est assuré de son point de vue ?
On pourrait citer mille autres de ces leurres linguistiques saupoudrés sur les ondes et les petits écrans. Avec impudence et imprudence. Pourquoi ? Parce qu’une langue de bois, sachons-le, c’est toujours un refoulement – explosif – de la vérité…

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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