La « dictature du mouvement »

Ouest-France 16/10/2018 Philippe DJIAN, journaliste et écrivain

 Elysee, France, May 14, 2017. REUTERS/Christian Hartmann

À une époque pas si lointaine, dans l’imaginaire commun, l’action politique était considérée comme une œuvre lente, composite, et contradictoire. Nous avons basculé dans la « dictature du mouvement »
L’impatience des Français à l’endroit de l’exécutif de la République est un phénomène relativement récent. Jadis, c’est-à-dire jusqu’au terme des années 1990, le temps politique imposait grosso modo sa loi aux médias. Le septennat installait la durée, et le pouvoir savait, au gré des conjonctures, différer les promesses ou les oublier.
Les éléments de langage étaient rares
La question était plutôt de savoir en quoi le programme de la droite était différent de celui de la gauche. Et inversement. Dans ces années-là, les éléments de langage comme les effets d’annonces gouvernementaux étaient rares, comme les sondages ou la parole présidentielle. Si bien que le citoyen pouvait, s’il le souhaitait, combiner son jugement à l’aune des résultats tangibles qu’il constatait ou non.
Cette époque (au fond pas si lointaine à l’égard de la permanence d’une République qui fête tout de même ses 60 ans) avait la particularité d’avoir distillé dans l’imaginaire commun l’idée que l’action politique était une œuvre lente, composite, et contradictoire. Que sa visibilité ou son ressenti étaient une histoire de maturation, de patience, de manœuvres politiciennes aussi.
Élus locaux ou nationaux en charge de gouverner une municipalité ou un pays avaient, pour la plupart, le sentiment que l’onction démocratique les obligeait certes, mais qu’elle leur donnait aussi la possibilité de s’affranchir de la précipitation. Les Français s’en accommodaient.
À une époque pas si lointaine, dans l’imaginaire commun, l’action politique était considérée comme une œuvre lente, composite, et contradictoire. Nous avons basculé dans la « dictature du mouvement »
L’impatience des Français à l’endroit de l’exécutif de la République est un phénomène relativement récent. Jadis, c’est-à-dire jusqu’au terme des années 1990, le temps politique imposait grosso modo sa loi aux médias. Le septennat installait la durée, et le pouvoir savait, au gré des conjonctures, différer les promesses ou les oublier.
Une tragicomédie permanente
Depuis le début des années 2000, le temps politique s’est fondu dans le temps médiatique. Comme si la réduction du mandat présidentiel de sept à cinq ans, décidée en ce début de troisième millénaire par Jacques Chirac, avait en quelque sorte précipité la collusion entre l’explication politique et l’exercice immédiat du pouvoir. Sans y prendre garde, le temps court s’est substitué au temps long pour indiquer à l’électeur comme à l’élu que le temps presse, élections obligent.
À la fin des années 1970, l’essayiste visionnaire Paul Virilio – qui vient de nous quitter – parlait déjà de cette « dictature du mouvement », celle de la vitesse, qui allait tranquillement infléchir le rapport des citoyens avec la politique. On y est.
L’exigence de transparence, la montée en puissance des réseaux sociaux, la concurrence comme la permanence des chaînes d’infos ont fait le reste. La « dictature du mouvement » a nourri l’idée que la gouvernance est aussi un spectacle, que le pouvoir est une tragicomédie permanente.
Dans son récent ouvrage, Biologie du pouvoir (éditions Odile Jacob), l’académicien des sciences Jean-Didier Vincent en conclut que « la concentration politique et médiatique permanente du pouvoir est une source crédible de sa dégénérescence ».
Le feuilleton de l’affaire Benalla est peut-être l’illustration la plus aboutie : jamais les chaînes d’information concernées n’ont à ce point permis à l’électeur et au téléspectateur de ne faire qu’un. Que le récent traitement parlementaire et bientôt judiciaire de cette affaire honore la République, cela ne fait aucun doute. Qu’elle participe à « hystériser » le pouvoir, cela n’en fait pas non plus.
Mais quel profit en tire alors le citoyen pour qui gouverner, c’est avant tout faire œuvre de politique au sens le plus noble du terme ?

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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