Au Japon, les « morts solitaires » deviennent un phénomène de société

Tokyo. Les murs rose pâle aux interstices noircis par la poussière évoquent le Japon des années 1950. La rouille suinte des attaches métalliques d’un miroir fatigué. Le liquide noirâtre du « furo » (bain traditionnel) a pleuré sur le carrelage bleu pastel. Un homme est mort ici. Quand les services sociaux ont forcé la porte de son petit appartement, ils ont retrouvé son corps, où ce qu’il en restait, dans le furo. Le décès d’un arrêt cardiaque remontait à deux mois. L’histoire est vraie, mais le décor est reconstitué en miniature. Il est l’œuvre de Miyu Kojima, 26 ans. La jeune femme travaille pour la société ToDo-Company, spécialisée dans le nettoyage d’appartements des « kodokushi », les « morts solitaires », souvent des personnes âgées, n’ayant plus de contact avec leur famille. Leur nombre est estimé à 30 000 par an. Lire l’article de notre correspondant Philippe Mesmer
Le Monde 26/10/2018
Au Japon, le phénomène des « kodokushi », ces morts solitaires
Conséquences de liens distendus et de la précarité économique, ces personnes dont on retrouve le corps des mois plus tard sont de plus en plus nombreuses.
LE MONDE | 25.10.2018| Par Philippe Mesmer (Tokyo, correspondance)

Un employé spécialisé dans les « morts solitaires » prie à l’endroit où un homme de 85 ans a été retrouvé mort, à Tokyo, en mars 2015. TORU HANAI / REUTERS
LETTRE DE TOKYO
Les murs rose pâle aux interstices noircis par la poussière évoquent le Japon des années 1950. La rouille suinte des attaches métalliques d’un miroir fatigué. Le lavabo menace de s’effondrer. Le liquide noirâtre du « furo » (bain traditionnel) a pleuré sur le carrelage bleu pastel. Le fenestron de la modeste salle de bain a renoncé à laisser passer la lumière.
Un homme est mort ici. Quand les services sociaux ont forcé la porte de son petit appartement, ils ont retrouvé son corps, où ce qu’il en restait, dans le furo. Le décès d’un arrêt cardiaque remontait à deux mois.
L’histoire est vraie, mais le décor est reconstitué en miniature. Il est l’œuvre de Miyu Kojima, 26 ans. La jeune femme travaille pour la société ToDo-Company, spécialisée dans le nettoyage d’appartements des « kodokushi », les « morts solitaires », souvent des personnes âgées modestes vivant seules, n’ayant plus de contact avec leur famille, et dont le décès passe inaperçu jusqu’à ce que le voisinage s’inquiète d’une odeur désagréable, du courrier qui s’amoncelle dans la boîte aux lettres, d’une lumière qui reste allumée, ou d’une porte qui ne s’ouvre plus.
Une fois son travail terminé, Miyu Kojima récupère des photos prises pour les éventuels héritiers et réalise des miniatures ultra-réalistes de ces scènes de mort, qu’elle expose au salon des produits de l’industrie des pompes funèbres, organisé chaque année à Tokyo à la fin du mois d’août.
Vieillissement accéléré de la population

On y retrouve des intérieurs étroits, au mobilier daté fleurant l’ère Showa (Période du règne de l’empereur Hirohito, entre 1925 et 1989). Ses créations montrent aussi des appartements encombrés d’ordures diverses, boîtes de bento, pots de nouilles instantanées, accumulées le plus souvent, selon elle, en raison de stress ou de dépression.
« J’aimerais que les gens connaissent ces réalités, expliquait-elle à la mi-octobre au quotidien Asahi. Je veux qu’ils cessent de penser que les morts solitaires ne les concernent pas. J’aimerais qu’ils réfléchissent à ce qu’ils peuvent faire pour prévenir ces décès. »
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Le kodokushi n’est pas un phénomène nouveau. En 2008, un fonctionnaire des impôts venu rendre visite à un homme qui habitait seul dans le quartier animé de Yoyogi à Tokyo, a découvert son cadavre. L’enquête a conclu que le décès remontait à entre six et huit ans. En 2004, à Ikebukuro, un autre quartier de la capitale, le corps d’un homme décédé depuis vingt ans a été retrouvé.
Il n’y a pas de statistiques officielles sur le nombre de morts solitaires. L’institut de recherche privé NLI les estime à plus de 30 000 par an. Les victimes sont principalement des hommes de plus de 50 ans, les femmes ayant souvent plus de communications avec l’extérieur. Liens familiaux distendus, précarité économique grandissante, désertification des zones rurales, le phénomène s’intensifie en raison du vieillissement accéléré de la population et de la pauvreté croissante. L’Archipel compte 27,7 % de personnes de plus de 65 ans, une proportion qui devrait dépasser les 40 % en 2050.
Assurance pour frais de « nettoyage »
Les morts solitaires ne concerneraient pas uniquement les personnes âgées ; 238 adultes entre 20 ans et 40 ans sont morts seuls en 2015 à Tokyo, selon le bureau d’aide sociale de la capitale. « Parmi les facteurs liés aux décès solitaires chez les jeunes, il y a l’augmentation du nombre de freeters” [contraction de Free et de l’allemand Arbeiter], ces travailleurs sous contrat ou à temps partiel, explique Yasuhiro Yuki, de l’université Dokkyo et auteur de La réalité de la mort solitaire (Kodansha, 2014, non traduit). Même si ces précaires ne se présentent pas au travail plusieurs jours de suite, l’employeur ne s’inquiète pas forcément. »
Toujours selon le professeur Yuki, « certains jeunes se contentent de relations superficielles. Ils communiquent mal et beaucoup peinent à exprimer leurs sentiments ou à demander de l’aide. Quand ils ont des difficultés financières, ils ont du mal à payer le loyer. Ils s’alimentent mal. En cas de problème de santé, ils ne le disent pas à leurs amis, et encore moins à leur famille ».
L’importance des kodokushi s’est traduite par l’émergence de nouveaux services, comme ceux de nettoyage réalisés par ToDo-Company. Des sociétés d’assurance proposent même aux propriétaires d’appartements une police permettant de couvrir les frais de « nettoyage » ; ceux-ci peuvent atteindre plusieurs milliers d’euros, en cas de découverte d’un corps dans le logement.
Garder un œil sur les personnes seules
Pour prévenir les morts solitaires, les autorités locales organisent des réseaux de surveillance et incitent le voisinage à garder un œil sur les personnes seules.
Ainsi à Matsudo, ville située au nord-est de Tokyo, habitée par une population aux revenus modestes, et plus particulièrement dans le quartier de Tokuwadaira. Inauguré en 1960 dans le cadre d’un projet de « villes nouvelles », ce complexe compte 167 petits immeubles impeccablement alignés derrière d’agréables allées de cerisiers, autrefois populaires auprès des familles d’une classe moyenne alors en plein boom ; aujourd’hui, ces familles sont pour la plupart parties. Les loyers ont baissé, attirant des personnes seules et vieillissantes.

Face à la multiplication des morts solitaires dans les années 2000 – six à huit par an –, les habitants de Tokudawaira ont créé un Matsudo Kodokushi Center. Il réunit des bénévoles et des fonctionnaires des services sociaux qui distribuent des tracts aux gens seuls pour les inciter à venir parler de leurs problèmes et créer un contact.
Un salon baptisé « Iki-iki » (animé) a aussi été aménagé. Ouvert aux gens seuls, il propose des boissons – l’alcool et le tabac sont interdits –, organise des repas collectifs une fois par mois. La veille de Noël, des petits cadeaux sont distribués.
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A propos kozett

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