Portugal : le pays où la gauche ose

Siné Mensuel – octobre 2018 – Dossier extraits –
Le saviez-vous ? Le gouvernement portugais est de gauche et a un mot d’ordre : « Non à l’austérité. » Yves Léonard*, enseignant à Sciences-Po, analyse cette expérience originale et trop méconnue.Depuis 2015,  une coalition de gauche est au pouvoir au Portugal. Et elle refuse de pratiquer une politique d’austérité. Donc, ça doit être une catastrophe puisqu’elle ne  respecte pas les dogmes européens.
Yves Léonard – Eh bien, n’en déplaise à certains, la réponse est non ! António Costa, le Premier ministre socialiste, soutenu par le Bloc de gauche et le Parti communiste, a choisi de relancer la consommation. D’en finir avec l’austérité. Il a augmenté le salaire minimum, les retraites, les allocations familiales et il a baissé les impôts pour les salaires les plus modestes… Et ça marche ! La croissance est repartie, le déficit public a été ramené à 1,4 %, le chômage est passé sous la barre des 7 %, contre 17 % en 2013 ! Et en respectant le cadre européen. Cela a redonné de la confiance. Tout n’est pas rose, mais il y a une amélioration sensible.
Pourtant, quand ce gouvernement de gauche s’est formé, personne n’y croyait… On lui avait même donné un drôle de surnom, la Geringonça, qu’est-ce que ça veut dire ?
C’est un terme très difficile à traduire. En gros il signifie : une espèce de machin, un bidule. Le terme a été utilisé de manière très négative par la droite et le centre droit qui venaient de se faire éjecter du pouvoir en disant : ce truc, ce machin bringuebalant, fait de bric et de broc, ne marchera jamais. Près de trois ans après, ça tient toujours debout. Alors maintenant les gens utilisent cette expression pour désigner un système très original qui fait la singularité du Portugal aujourd’hui.
Qui compose cette alliance ?
Aux élections législatives en octobre 2015, la coalition centre-droit arrive ne tête mais sans majorité absolue. Le parti socialiste ne l’obtient pas non plus. Le programme de gouvernement s’ébauche au jour le jour pour aboutir à un gouvernement socialiste avec le soutien sans participation des autres forces de gauche. Au départ, c’est une alliance de circonstance dirigée contre le gouvernement précédent et l’austérité. Il y a au Portugal des formations politiques à gauche qui se parlent, s’opposent, s’invectivent ici et là, mais qui construisent quelque chose ensemble, créent en commun pour sortir de manière volontariste d’une situation qui allait perdurer. Ça mérite d’être salué. A un an des élections législatives, les sondages révèlent que ce gouvernement reste populaire.
Et, chose rare en Europe, pas de vague populiste ou d’extrême droite !
Au Portugal, très longtemps, le nationalisme a été incarné par la dictature du régime de Salazar : libertés publiques brimées, propagande, censure…Même s’il ne faut pas complètement idéaliser, car le Portugal n’est pas un îlot isolé qui serait complètement immunisé contre tout ce qui pourrait ressembler à la xénophobie, à du racisme, il y a quelques marges à la droite de la droite qui conservent cette vieille tonalité salazariste, mais pour l’essentiel, elles pèsent peu.
Mais le souvenir de Mussolini n’empêche pas la Ligue de gagner les élections en Italie !
Oui mais le cas portugais est différent. Le système italien a dysfonctionné bien avant les autres, avec un certain nombre de scandales. L’un des ferments de la crise italienne aujourd’hui, c’est d’une part ce nationalisme exacerbé entretenu par un certain nombre de dirigeants politiques, Berlusconi en tête. Et la crise des migrants aujourd’hui vis-a-vis de laquelle les Italiens, à tort ou à raison, se sont sentis en première ligne et isolés.
De mauvaises langues pourraient dire que finalement la possibilité de relance du Portugal a été permise grâce à la cure d’austérité imposée par la troïka (1) de 2011 à 2014 !
En effet, s’il étaient restés au pouvoir, les responsables de la droite auraient certainement continué le serrage de vis, les restrictions budgétaires, etc. Alors que là, il y a une inflexion quand même assez sensible vers une relance de la consommation par le pouvoir d’achat, ce qui n,’est pas dans le credo des standards habituels.
En dehors de la situation politique, le Portugal innove aussi sur les énergies renouvelables, qui représentent déjà 50 % de la consommation ? 
Le pays a pris relativement tôt le virage de l’énergie éolienne, solaire et hydraulique. Le Portugal incarne une forme de modernité qui était l’apanage de quelques pays d’Europe du Nord. Mais là encore, on n’en parle peu… L’auto-suffisance avec des énergies renouvelables est prévue à l’horizon 2030-2035.
Vous êtes un spécialiste de l’histoire de l’Europe, d’après vous, qu’est ce qui est responsable du délitement de l’idée européenne ?
Plein de choses. L’engagement européen s’est construit sur une idée force : la paix. pour les jeunes générations, la paix en Europe est un acquis qui semble aller de soi. Voire… Ensuite, un phénomène d’usure. Plus un discrédit lié à l’évolution même de la construction européenne depuis ces vingt-cinq dernières années. L’ultralibéralisme et la financiarisation ont tout supplanté. Par rapport au modèle européen d’origine, ce n’est pas une évolution, c’est une dénaturation. Ajoutez à la crise de 2008-2010 qui s’est traduite par de l’austérité renforcée, avec des mesures qui soignent le patient mais le tuent en même temps… Enfin, l’élargissement de l’Europe s’est construit sans réflexion approfondi, sans repenser le modèle. Tous ce ces éléments mis bout à bout ne font pas beaucoup de bien à la cause européenne.
(1) Au niveau européen, la troïka désigne l’alliance de la Banque centrale européenne, de la Commission européenne et du Fonds Monétaire International (FMI)

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