La presse, un joujou pour oligarques

Charlie Hebdo – 31/10/2018 – Guillaume Erner –
Ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un Monde et ça m’effraie. Daniel Kretinsky, milliardaire tchèque, a déjà racheté 49 % des parts de Mathieu Pigasse, actionnaire du journal. Ce n’est pas la première fois que ce monsieur fait ainsi ses emplettes.  Ses achats ? L’hebdomadaire Marianne, puis des titres possédés par Lagardère, Télé 7 jours ou bien encore Elle. Une fièvre achteuse qui ressemble presque à un TOC. D4autant que le bonhomme semble tout ignorer du secteur. Médiapart rapporte que Kretinsky a ainsi découvert, après ses achats, l’existence de la clause de conscience, cette possibilité laissée aux journalistes de quitte, avec indemnités, un journal en cas de changement de propriétaire. Pour finir, Kretinsky a affolé son monde en assurant que le papier avait un bel avenir… A ce niveau-là, ce n’est plus de l’optimisme mais de l’inconscience.
Les médias ont creusé leur propre tombe
Pourquoi Daniel Kretinsky veut-il s’appauvrir dans la presse française ? Peut-être parce qu’il souhaite s’acheter une influence. Sa fortune, il l’a bâtie en rachetant des entreprises dans le domaine de l’énergie en Tchécoslovaquie. Pourquoi ne pas poursuivre cette stratégie en France, où d’autres affaires pourraient se présenter ? Mais pour peser, il faut une carte de visite. Et c’est ici que le Monde intervient. En rachetant les parts de Pigasse, Kretinsky s’offre un bout d’un titre qui compte en ville.
Ce faisant, il nous rappelle la situation terriblement précaire des médias aujourd’hui. L’information n’a peut-être pas de pris mais elle a un coût. Et personne ne veut le supporter. Les ventes de tous les journaux papier déclinent, un mouvement massif, accéléré par la fermeture des points de vente. La croissance des abonnements numériques est bien trop lente pour contrebalancer cette chute. Il faut dire que les médias ont merveilleusement créé leur propre tombe.  Sur Internet, ils ont décidé de donner ce qu’ils vendaient jadis. Le rétropédalage actuel est trop tardif pour renverser la tendance. Le mal est fait : dans l’esprit de tous, l’information doit être gratuite. Et ce qui est gratuit ne vaut rien.
Le vieux monde achetait des journaux et faisait vivre la presse. Le nouveau monde s’achète un journal pour s’offrir de l’influence. Aux États-Unis, le Washington Post appartient désormais au patron d’Amazon. The Atlantic est la propriété de la veuve de Steve Jobs. Le New York Times a jusqu’ici sauvegardé son indépendance, mais ses finances sont loin d’être florissantes. Pourtant, la situation des journaux ne devrait pas poser problème aux seuls journalistes. D’ailleurs, les journaliste pourront toujours se recycler dans la communication. Faire du brand content, autrement dit transformer les articles en encarts publicitaires. Mais lorsque tous les journaux auront été vendus, qui rachètera la démocratie ?
La France est située au 33 ème rang mondial
Réduction en Chef (Le Canard enchaîné – 24/10/2018 – J.-L. P.) –
On les appelle « chargés de contenu ». Ils remplacent les journalistes, mais ils n’en sont pas. Ce sont des jeunes stagiaires ou des autoentrepreneurs. Ils sont chargés de pondre des articles à la chaîne. « Articles », le mot n’est guère approprié. Des bouche-trous à mettre entre les pubs : du contenu. Forcément bienveillant envers les annonceurs. Chez Rewolrd, on ne fait pas vraiement de différence entre journalisme et publicité. 
Le hic, c’est que Rewolrd est en passe de venir le premier groupe de presse magazine français. Il a déjà racheté « Pariscope » (l’a coulé), « Be » (l’a coulé), « Auto moto », « Maison & Travaux », « Union », « Le journal de la maison » et aussi « Marie France », Gourmand », « Vie pratique », « Télé Magazine », « Papilles », « Disney Fun », etc. Il s’apprête à absorber des dizaines de titres de la filiale française de Mondadori, comme « Science & Vie », « Auto Plus », « Grazia », « Biba », « Closer », Télé Star »… Et les salariés de Mondadori grimpent aux rideaux. Ils n’ont pas envie de se retrouver sur le pavé pour être remplacés par des chargés de contenus.
Or c’est la tactique de Pascal Chevalier et Gautier Normand, les deux entrepreneurs d’Internet qui ont repris Rewolrd voilà six ans : pousser les journalistes en place à déguerpir en prenant la clause de cession et les remplacer par des employés au rabais, dociles et sans scrupule. Les rares journalistes qui se sont accrochés à leur poste s’en sont mordu les doigts, comme l’ancien rédac chef d’un magazine racheté par Rewolrd : « Il n’y a aucune reconnaissance, il n’y a aucun respect.Je ne connais personne qui soit heureux d’y travailler (…). Un conseil : ne bossez jamais pour eux » (Libération » 12/10). Jeudi 18, quelques centaines de salariés de Mondadori ont manifesté devant le ministère de la Culture pour demander au nouveau ministre Franck Riester, de bloquer le dépeçage annoncé de leurs magazines.
Quelle drôle d’idée… La liberté d’entreprendre, c’est sacré, voyons !

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