Leurs rapports enterrés ? Ode aux chercheurs chafouins

L’âge de faire – novembre 2018 – L’édito de Lisa Giachino –
Pour commencer, un exercice de diction: « Un chercheur sachant chercher sans se chiffonner si ses chiffres ne changent pas nos choix est un sacré chercheur. » Vous avez réussi à le dire ? Bravo. Mais cet édito est en fait dédié aux chercheurs qui, justement, sont chafouins (1), et même chiffons – bref, qui en ont marre de constater que les politiques publiques ne tiennent pas compte de leurs travaux… pourtant financés par les deniers publics !
Dans la même semaine, j’en ai croisé deux qui étudient des domaines complètement différents, mais qui se posent les mêmes questions sur leur utilité en tant que scientifiques. Cette coïncidence me laisse penser qu’ils sont loin d’être seuls.
Le premier, Laurent Mucchielli (2), est un sociologue spécialisé dans les questions de sécurité, auteur d’une enquête sur la vidéosurveillance dans l’espace public. Il a évalué l’efficacité de dispositifs « au top« , dans trois villes de taille différentes, en épluchant les compte-rendus journaliers et les registres de recherche d’images, en s’entretenant avec les forces de l’ordre et les élus, et en passant du temps aux côtés des agents municipaux affectés aux écrans.
Résultat : « Quelle que soit la taille de la ville, la vidéosurveillance fournit des images utiles pour moins de 3 % du total des enquêtes pour de la délinquance de voie publique (3), et ces images ne jouent un rôle décisif qu’exceptionnellement« , disait-il le 3 octobre, lors du Café Repaire que L’âge de faire co-organise à Château-Arnoux (04). Quant au rôle préventif des caméras, il se borne à déplacer la délinquance (quand elle existe) dans un périmètre très proche. 
Laurent Mucchielli ne s’étonne guère que les policiers et gendarmes y soient favorables : « Ils sont tellement en galère pour élucider les affaires, dans une société anonyme où il n’y a jamais de témoin nulle part, que, pour eux, c’est toujours ça de pris. » Que penser en revanche de ces élu-es confronté-es à des choix draconiens dans leurs budgets municipaux, qui dépensent des dizaines ou des centaines de milliers d’euros – des millions pour les grandes villes – pour des équipements à l’efficacité aussi dérisoire ? Et de l’État, qui co-finance et fait pression, par l’intermédiaire des préfets, pour que les maires passent commande auprès des sociétés de vidéosurveillance ? « En France, il n’y a pas de culture de l’évaluation, déplore Laurent Mucchielli. Le ministre de l’Intérieur n’a jamais évalué la vidéosurveillance ! »
Trois jours plus tard, à Bayonne, dans une conférence sur « Le défi climatique« , organisée par Alternatiba, c’était au tour de Christophe Cassou (4) de constater le peu de cas que font la plupart des décideurs des travaux scientifiques. Membre du Groupe international d’experts sur le climat (Giec), il a passé des années à « contrecarrer les climato-sceptiques ». Aujourd’hui, il se dit « climato-dépressif : vous avez devant vous un climatologue dans le désarroi, qui se pose la question de son rôle pour la société. Ça fait quarante ans que les scientifiques tirent la sonnette d’alarme. Déjà en 1979, des simulations donnaient à grands traits ce que l’on peut voir aujourd’hui. Les scientifiques continuent à, faire des rapports, mais rien ne se passe, le bateau va toujours dans la même direction. »
Boh, ça va pas trop. Je me sens chagrine, et même chiffon. La climato-dépression est peut-être contagieuse. Si seulement Emmanuel Macron, Édouard Philippe et tous les membres de son gouvernement pouvaient l’attraper !
(1) Chafouin utilisé dans son sens récent, et non dans son sens d’origine (rusé et sournois)
(2) CNRS, Laboratoire méditerranéen de sociologie d’Aix-Marseille. A publié « Vous êtes filmés ! Enquête sur le bluff de la vidéosurveillance » Armand Colin, 2018 – 17 € 90)

(3) Cambriolages, vols y compris avec violence, destructions et dégradations de biens. (4) CNES, Cerfas. Étudie la modélisation du climat et son changement global.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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