Lobbytomisation

Alternative Santé – novembre 2018 – l’Édito de Jean-Baptiste Talmont –
Alors, ce n’est pas tant que la politique ne m’intéresse pas, mais disons que pour ne froisser personne, je m’en garde bien. Mais là… Comment dire ? Que notre actuel président de la République choisisse l’ancienne directrice générale de Danone – le plus gros groupe agroalimentaire de France –, comme secrétaire d’État à l’Écologie, c’est purement indécent.
Certes, on ne doute pas une seconde qu’Emmanuelle Wargon aura toutes les compétences. Pensez ! HEC, Sciences Po Paris, ENA, elle a de l’expérience la quadra ; d’autant qu’elle a déjà occupé des maroquins ministériels sous les présidences de Nicolas Sarkozy et François Hollande. Mais comment ne pas manquer de s’étouffer en la réécoutant défendre sans vergogne, en juillet 2018, l’huile de palme ? Il faut dire qu’à ce moment-là, elle était chargée de la com’ de Danone. Peu lui importait la déforestation en Asie du Sud-Est asiatique : « L’huile de palme, on en a besoin pour les laits infantiles. Il faut balancer le risque avec le bénéfice, sinon on a une vision tronquée du sujet. » Dans le même entretien vidéo (toujours en ligne), Emmanuelle Wargon affirme que Danone n’a pas pris de « position dogmatique contre les OGM parce que cette position dogmatique serait un refus de l’innovation et de la science ».

Comme le dit Yannick Jadot, tête de liste EELV pour les Européennes, « les lobbies ne sont pas simplement un des groupes de pression […], ils sont officiellement les ministres ». Cette affirmation est plus un moyen de faire un bon mot que de dénoncer une vérité, car cela fait belle lurette que les lobbies marchent sans patin sur la marqueterie des parquets gouvernementaux. Mais ils n’ont aucun intérêt à être aux commandes ni sous les projecteurs. Le livre de la journaliste Stéphane Horel, présenté ci-dessous, analyse le poids et les stratégies de ces groupes d’influence. Elle rappelle la déclaration d’Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud et inventeur de la propagande (qu’il a renommée plus tard « relations publiques ») : « La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des comportements des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme secret forment un gouvernement invisible qui exerce véritablement le pouvoir. […] De nos jours, la propagande intervient nécessairement dans tout ce qui a un peu d’importance sur le plan social. Que ce soit dans le domaine de la politique, de la finance, de l’industrie, de l’agriculture, de la charité ou de l’enseignement, la propagande est l’organe exécutif du gouvernement invisible. »
À l’heure où des agitateurs désignent des boucs émissaires pour expliquer la maladie de nos sociétés et le mal-être de chacun, où les gouvernements ne prennent plus soin de masquer leurs possibles conflits d’intérêts, se rappeler de temps en temps qu’au sommet, il y en a qui se marrent de nous voir nous déchirer, peut être salvateur. 

Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie de Stéphane HorelLobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie de Stéphane Horel

Éditions La Découverte – 368 p. 21,50 €
Lanceurs d’alerte
Ils s’appellent Monsanto, Philip Morris, British American Tobbacco, Coca-Cola, Bayer, BASF, Dow ou Chevron, Exxon ou BP. Leurs produits toxiques sont mis sur le marché grâce à des lobbyistes formés aux techniques marketing rodées, dont l’un des initiateurs n’est autre qu’Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud, qui a su détourner et utiliser à profit la psychanalyse de son oncle.
Ces entreprises payent médecins, professeurs et chercheurs afin de vendre leurs produits dans le monde entier, car les blouses blanches sont gages de probité et de sérieux, et donnent du crédit aux lobbyistes. Quelques exemples : les publicitaires des firmes tabagiques ont réussi à faire passer la cigarette pour une libération féministe en poussant les femmes d’après-guerre à fumer en public. Les industriels ont imposé le petit-déjeuner carné (œufs au bacon) aux Américains leur faisant croire que la viande est nécessaire aux travailleurs. Ils ont aussi déculpabilisé les ménagères américaines en leur faisant ajouter un œuf à la levure chimique pour leur donner le sentiment de mettre la main à la pâte. Plus grave : des produits hautement cancérigènes, comme le nitrite de sodium, sont utilisés pour donner un aspect rouge et appétissant aux viandes et charcuteries.
Depuis des années, le monde du business est engagé dans la déconstruction de la science et du savoir dans le seul but de vendre des produits toxiques. L’auteure, Stéphane Horel, nous fait découvrir un monde cynique dénué de toute morale, celui des lobbyistes qui lobotomisent la société sans qu’elle s’en rende compte. Elle décrypte pour nous leurs techniques. À lire pour ne pas mourir intoxiqué.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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