Chine – Une purge massive et sans précédent au sein de l’intelligentsia ouïgoure.

Dans la région autonome du Xinjiang, des professeurs, des présidents d’universités, des entrepreneurs proches du Parti, et des écrivains sont arrêtés et maintenus au secret.

L’intelligentsia ouïgoure ciblée par une purge sans précédent

Le Monde 09/11/2018 Par Brice Pedroletti

Tashpolat Teyip, docteur honoris causa de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et président de l’Université du Xinjiang, a disparu à l’aéroport de Pékin alors …
Président de l’université du Xinjiang, en Chine, et spécialiste des zones arides, le professeur ouïgour Tashpolat Tiyip a « disparu » à l’aéroport de Pékin, en mai 2017, alors qu’il se rendait en Allemagne avec des étudiants. Ses confrères en Europe – M. Tiyip est docteur honoris causa de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) en France – sont restés sans nouvelles jusqu’au mois d’octobre, quand la radio américaine Radio Free Asia (RFA) a révélé qu’un film d’éducation politique, diffusé auprès de publics-cibles par les autorités, le montrait aux côtés de cinq autres personnalités ouïgoures condamnées pour « séparatisme » – dans son cas, à la peine de mort avec deux ans de sursis (la peine capitale est en général commuée en prison à vie au bout de deux ans, pour bonne conduite).

Chine : l’élite ouïghoure décapitée au Xinjiang – Asialyst Tashpolat Tiyip à Paris, durant la cérémonie de remise de son titre de docteur honoris causa à la Sorbonne en novembre 2008. (Crédit : DR)
L’information a produit un choc. « Tashpolat est ultracompétent dans son domaine. Il travaillait sur les innovations apportées par la télédétection satellitaire, dans l’objectif, notamment, de réduire la salinisation des terres », nous confie sa consœur française de l’EPHE Marie-Françoise Courel, qui a coorganisé avec lui quatre rencontres internationales. Sur la vidéo, M. Tiyip et ses codétenus, dont l’ancien président de l’hôpital universitairedu Xinjiang, Halmurat Ghopur, ont tous longtemps exercé de hautes responsabilités au sein des institutions et du parti. Il leur est reproché leur « double visage » et de « nourrir des pensées séparatistes ».

Gilles Sabrié pour Le Monde

Kachgar, le 29 septembre 2018 Une femme ouïgoure marche devant un mur peint. La vieille ville de Kashgar a été vidée d’une grande part de ses habitants et transformée en un décor pour touristes. GILLES SABRIE POUR LE MONDE
« Une élite progouvernementale »
Leur condamnation au terme de procès secrets représente un versant méconnu de la campagne massive d’envoi en « camp de rééducation » d’une partie de la population ouïgoure ordinaire pour « déradicalisation » : jamais l’intelligentsia ouïgoure, laïque et souvent communiste, n’avait été décimée de la sorte depuis la folie maoïste.
« M. Ghopur a fait toute sa scolarité en mandarin, ce qui est en général mal vu chez les Ouïgours. [Les autorités chinoises] s’attaquent à une élite progouvernementale, des recteurs, des présidents de grande université, qui ont été au service du parti », constate Dilnur Reyhan, une chercheuse franco-ouïgoure de l’Institut national des langues et civilisations orientales, spécialiste de l’identité et des nationalismes au sein de la diaspora ouïgoure.

Les informations manquent pour déterminer quelle proportion de personnalités « disparues » a été envoyée en camp ou en prison. L’internement de Ouïgours à grande échelle aurait-il suscité un malaise jusque dans les rangs de ces loyaux serviteurs du parti ? « Ils arrêtent toute personne qui pourrait être utile dans une contestation, même à l’intérieur du système. Cela confirme que la Chine n’en a pas tant après les Ouïgours supposément radicalisés qu’après l’identité ethnique, poursuit Mme Reyhan. L’islam n’est pas le premier ni le seul marqueur de l’identité des Ouïgours. »
Un délit de « séparatisme » « tiré par les cheveux »
Le délit de « séparatisme », l’un des trois grands maux que Pékin prétend combattre au Xinjiang avec l’« extrémisme » et le « terrorisme », est « tiré par les cheveux quand il est invoqué pour des fonctionnaires qui ont fait leur maximum durant leur carrière pour être efficaces dans les limites imposées par l’Etat-parti chinois, ce qui les obligeait souvent à prendre des mesures impopulaires auprès des Ouïgours », explique un expert occidental de la culture ouïgoure, préférant garder l’anonymat.
Une telle vague d’arrestations est inédite depuis la Révolution culturelle, ou encore depuis les purges, au mitan des années 1950, après la création de la région autonome ouïgoure, à l’encontre de cadres dirigeants ouïgours soupçonnés de « révisionnisme » et de « soviétisme ».

Le linguiste ouï­gour Abduweli Ayup, en exil en Turquie, s’efforce de compiler des listes de personnalités récemment arrêtées. Il a compté cinquante-six professeurs portés disparus, dont dix-huit rien qu’à l’université du Xinjiang. Parmi eux, une ethnologue de renom, Rahile Dawut, spécialiste du folklore ouïgour, dont la disparition a déclenché une vague d’indignation au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Les présidents des cinq plus prestigieuses institutions d’éducation supérieure du Xinjiang sont incarcérés.
Imams « communistes »
D’après les calculs de M. Ayup, dix-huit millionnaires ouïgours sont aussi détenus. « Ces gens très riches travaillaient en étroite collaboration avec des officiels du parti. Le fait qu’ils aient eu un certain pouvoir économique et employaient des Ouïgours les a-t-il rendus suspects ?, s’interroge le linguiste. Toute figure publique est ciblée. » Plusieurs dizaines de personnalités religieuses auraient été arrêtées, dont sept de l’Institut islamique du Xinjiang, que M. Ayup qualifie dimams « communistes » tant ils sont loyaux au régime.
Rien n’illustre mieux le caractère aveugle de ces purges dans l’intelligentsia que l’arrestation des écrivains Yalqun Rozi et Perhat Tursun. Le premier, visible dans le film évoqué par RFA, défendait un islam traditionnel tout en ayant le soutien de l’establishment communiste local pour son « patriotisme ».
Le second, dont les proches n’ont plus de nouvelles depuis début 2018, incarnait une avant-garde perçue comme politiquement libérale et impertinente vis-à-vis de l’islam – ce qui lui valait d’être comparé à Salman Rushdie.
« Yalqun Rozi et Perhat Tursun se situaient à des extrémités opposées sur les questions culturelles, socialeset religieuses ouïgoures », note l’expert occidental. Ce qui rend difficilement crédibles les allégations chinoises d’extrémisme ou de séparatisme. « Le seul constat valable, c’est qu’ils sont en train d’arrêter à peu près tous les intellectuels ouïgours. »
Brice Pedroletti

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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