Afrique – Marie-Cécile Zinsou veut rendre son art à l’Afrique

L’historienne de l’art et présidente de la Fondation Zinsou, au Bénin, se bat pour la restitution du patrimoine africain pillé au XIXe siècle. Un rapport doit être présenté par l’Elysée sur le sujet, le 23 novembre.
Le Monde 23/11/2018 Par Dominique Perrin

Marie-Cécile Zinsou chez elle à Paris, le 16 novembre. CHARLOTTE YONGA POUR « M LE MAGAZINE DU MONDE »
Ce matin-là, elle arrive tout juste de Cotonou, après une courte nuit dans l’avion. Depuis quinze ans, Marie-Cécile Zinsou vit à cheval entre la France et le Bénin, où elle préside la Fondation Zinsou, qui se consacre à l’art contemporain. A son domicile parisien de Saint-Germain-des-Prés, ce 16 novembre, on admire au mur des photos en noir et blanc de femmes africaines. Des coussins en wax colorent les canapés et Michel Foucault repose sur la table basse.
Marie-Cécile Zinsou a prévu de rester à Paris un mois. Elle aura de quoi faire. L’Elysée doit présenter ce 23 novembre un rapport sur la restitution du patrimoine africain pillé, rédigé par l’historienne d’art Bénédicte Savoy et l’universitaire Felwine Sarr. Une cause qui lui tient à cœur. Le duo a par deux fois écouté cette passionnée d’art et d’histoire. « L’enjeu de ce rapport est symbolique, affirme-t-elle. Beaucoup plus que récupérer des œuvres, il s’agit d’accepter de regarder l’histoire en face et de rendre sa dignité et sa fierté à une population qui en a été privée pendant la colonisation. »
Naissance de la Fondation Zinsou en 2005
Cette bataille pour la mémoire de l’Afrique s’inscrit dans la logique de son parcours. Aînée de trois filles, Marie-Cécile Zinsou, 36 ans, naît à Paris d’une mère vosgienne, professeure de français, et d’un père franco-béninois, le banquier d’affaires Lionel Zinsou. Enfant, elle vit deux ans en Angleterre, part en vacances au Sénégal et en Côte d’Ivoire, jamais au Bénin. La famille y est interdite de séjour. Son grand-oncle, Emile Derlin Zinsou, un des premiers présidents de la République du Dahomey (futur Bénin), a été condamné à mort par contumace par le régime marxiste-léniniste imposé à partir de 1974 par Mathieu Kérékou. « Il a été extrêmement important pour moi », raconte sa petite-nièce.
Lire aussi Restitution du patrimoine : « Etendons à l’Afrique le droit de préemption et le droit de suite »
out en étudiant mollement l’histoire de l’art pendant deux ans, c’est avec lui qu’elle prépare son projet secret : le retour au pays. En 2003, elle y met les pieds pour la première fois, en compagnie de son père. Elle a 20 ans. Elle doit y rester un an, elle y vit toujours. Elle commence par donner des cours d’anglais et d’histoire de l’art et réalise à quel point les jeunes n’ont pas accès aux œuvres. Germe alors le projet d’un musée. « Mon père est persuadé que c’est son idée, précise-t-elle en souriant. Moi que c’est la mienne. » C’est en tout cas une histoire de famille, car, au début, sa mère y consacre aussi du temps.

La Fondation Zinsou, consacrée à l’art contemporain, a ouvert en 2005 à Cotonou, au Bénin. Elle accueille principalement des enfants. YANNICK FOLLY / FONDATION ZINSOU
La fondation ouvre en 2005, financée par le mécénat à hauteur de 600 000 à 1 million d’euros, selon les années. Zinsou père apporte les deux tiers. Sotheby’s, Brussels Airlines et des donateurs privés, le reste. Zinsou fille expose les plus grands artistes africains, mais aussi Basquiat ou Keith Haring. Partenaire de 380 écoles, la fondation, gratuite, attire surtout des enfants. La jeune entrepreneuse est désormais saluée dans le monde entier. En France, elle fait même partie depuis trois ans du conseil d’administration du château de Versailles. Mais, aujourd’hui, elle voudrait que les jeunes Béninois puissent voir les trésors royaux emportés à la fin du XIXe siècle par les colons français.
Marie-Cécile Zinsou estime qu’« il y a une fenêtre pour pousser ce combat ». La question n’est pas nouvelle. Le Conseil représentatif des associations noires (CRAN), trop « agressif » à son goût, a lancé une campagne pour cette restitution en 2013. Lionel Zinsou, éphémère premier ministre et candidat malheureux à la présidentielle du Bénin en mars 2016, s’était lui aussi emparé du sujet. Il avait promis en cas de victoire le retour du trône du roi Béhanzin, qu’il venait d’acheter.
En juillet 2016, le nouveau président, Patrice Talon, a, lui, demandé officiellement à la France le rapatriement de tous les biens pillés. Mais, en décembre 2016, le gouvernement socialiste retoque la demande : impossible d’un point de vue juridique. Fin 2017, volte-face historique. A Ouagadougou, Emmanuel Macron promet des « restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain » d’ici à cinq ans. Le président et Lionel Zinsou, tous deux anciens de la banque Rothschild, sont proches. Ce qui ne nuit pas au pouvoir d’influence de la fille, en première ligne du combat.
Face aux critiques, elle ne mâche pas ses mots. « La condescendance me met en colère, lance-t-elle du haut de son mètre quatre-vingt-six. Quand j’entends que l’Afrique n’a pas besoin d’art mais de vaccins… » Beaucoup s’inquiètent cependant des conditions de conservation et de sécurité en cas de restitution. Même son ami Romuald Hazoumè, célèbre artiste béninois, la met en garde. « Marie-Cécile, c’est ma petite sœur, dit-il. Elle a des méninges qui roulent à 400 à l’heure, mais je connais mieux le Bénin qu’elle. Si le pouvoir actuel met les moyens pour une restitution, qu’est-ce qui garantit qu’un futur gouvernement ne va pas les vendre pour financer une campagne ? Le retour des œuvres est une idée géniale, mais il faut être capable de les récupérer. »
La colère des antiquaires d’art premier
La plupart de ces travaux sont stockés au Quai Branly, qui compte 73 000 pièces africaines. En 2006, Marie-Cécile Zinsou a d’ailleurs organisé avec ce musée l’exposition « Béhanzin, roi d’Abomey », à Cotonou, et attiré 275 000 visiteurs. Stéphane Martin, président du Quai Branly, l’apprécie, sans pour autant lui délivrer un blanc-seing. « C’est une personne droite et charismatique, mais nous ne sommes pas tout à fait sur la même longueur d’onde. Je comprends la dimension mémorielle, mais la question du patrimoine se pose aujourd’hui de manière universelle, pas de façon nationale. Je suis partisan d’un meilleur partage, mais pas dans l’optique d’un retour des œuvres sans projet scientifique et culturel. »
A Paris, les plus furieux sont les antiquaires d’art premier… voisins de Marie-Cécile Zinsou à Saint-Germain-des-Prés. Ils craignent que la polémique freine leurs ventes et l’invitent moins à leurs événements. « Ils me trouvaient mignonne et bête, s’amuse-t-elle, maintenant, ils me trouvent mignonne et pénible. Mais je n’en ai rien à faire. »
Elle sait pour qui elle bataille. Un mercredi de novembre à Cotonou, dans une des six minibibliothèques de quartier qu’elle a créées, une petite fille chantait. « Une chanson de troupe sur Napoléon, s’étonne encore Marie-Cécile Zinsou. Elle n’a peut-être jamais entendu parler d’Akaba (roi du Dahomey au XVIIe siècle). Le travail de sape de l’identité et de l’histoire africaine est tragique. »
Dominique Perrin

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Afrique, Culture, Politique, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.