Ces ombres qui planent sur l’esprit des Lumières

Mais qui veut éteindre les Lumières – Le Monde https://www.lemonde.fr/…/maisquieteindre-des-lumieres_5384074_ 5345421.html 15 nov. 2018 Mais qui veut éteindre les Lumières ? Par Ariane Chemin et Vincent Martigny.
Enquête Réservé à nos abonnés. Publié le 15 novembre 2018

Mais qui veut éteindre les Lumières ?
Retour des religions, méfiance envers les avancées technologiques, critiques venues de mouvements féministes, anticapitalistes et « décoloniaux », obsessions identitaires… jamais le contexte n’a été si défavorable à l’héritage philosophiques du XIIIè siècle. Les idéaux de progrès, de raison, et d’universel sont-ils devenus obsolètes ?

Le Monde 16/11/2018 Par Ariane Chemin et Vincent Martigny
Les idéaux de progrès, de raison et d’universel sont-ils devenus obsolètes ? La philosophie du XVIIIe siècle, ennemie de toujours des intégristes religieux et de l’extrême droite, est aussi mise en cause par certains groupes militants à gauche.
C’est une petite musique qui enfle. Un refrain fredonné sans tabou, de plus en plus haut, de plus en plus fort, et de toutes parts. Et si les Lumières étaient has been ? Si les idéaux de progrès, de raison et d’universel, qui élèvent la connaissance et le savoir au-delà des croyances, étaient passés de mode, périmés, voire néfastes ?
Livres, discours, manifestes, la remise en cause de cet esprit qui a irrigué le XVIIIe siècle autour des figures totémiques de Voltaire, de Rousseau, de Kant et de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, ce mouvement fondateur de la modernité politique européenne et matrice intellectuelle de la Révolution française, s’affiche aujourd’hui sans fard.
En juin, Marion Maréchal a inauguré l’Issep, sa nouvelle école de formation, à Lyon. L’Institut de sciences sociales, économiques et politiques, véritable « Sciences Po réactionnaire », affiche fièrement ses couleurs. « L’émancipation de l’individu pensée par les Lumières, autrement dit la capacité à transcender sa condition sociale ou familiale, est devenue une sorte d’intégrisme », a exposé la nouvelle pasionaria d’extrême droite dans Le Figaro Magazine.
« Nous voulons réintroduire une école de pensée qui n’avait plus droit de cité, dans la lignée de la tradition contre-révolutionnaire classique : celle de Baudelaire, de Barbey d’Aurevilly et des décadents », nous détaille Jacques de Guillebon, bras droit de l’ancienne députée frontiste et président du conseil scientifique de l’école.
« Les mythes du progrès et de l’égalité portés par les Lumières sont aujourd’hui ruinés », annonçait, en 2016, l’idéologue d’extrême droite Patrick Buisson, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy et alors patron de la chaîne Histoire (filiale du groupe TF1), à l’occasion de la publication de son livre La Cause du peuple, aux éditions Perrin.
Agonie des idéaux de Newton, Montesquieu ou Voltaire
« La philosophie des Lumières, on peut faire une croix : décès », assurait aussi l’écrivain ­Michel Houellebecq, l’un des auteurs contemporains français les plus lus à l’étranger, au journaliste Sylvain Bourmeau à ­l’occasion de la sortie de son roman Soumission (Flammarion, 2015). « La philosophie issue du siècle des Lumières n’a plus de sens pour personne ou pour très peu de gens. (…) elle ne peut rien ­produire que du néant et du malheur. Donc, oui, je suis hostile à cette philosophie », ­ajoutait l’écrivain de la désillusion.
Les Républicains de Laurent Wauquiez sacrifient eux aussi au débat sur l’obsolescence des Lumières. Le 17 octobre, ils recevaient au siège de leur parti Jean-François Colosimo, le patron des éditions du Cerf, pour présenter son livre Aveuglements. Religions, guerres, civilisations. « Nous sommes aveuglés par la religion des Lumières », déplore ce dernier sous les applaudissements de militants réunis pour ce « Rendez-vous des idées ».
Dans son ouvrage, cet historien passionné par les religions acte l’agonie des idéaux de Newton, de Montesquieu ou de Voltaire. Les Lumières, dont « le feu (…) n’est plus que négatif », auraient laissé les sociétés occidentales désarmées face au retour du religieux, à l’islamisme, au djihadisme. « La rétractation des Lumières sur elles-mêmes, leur effondrement, qui ne laisse subsister que leur face obscure, engloutit dans une nuit dévorante la moindre lueur, le dernier éclat. »
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« Anti-Lumières » : le mot a probablement été inventé par Nietzsche dans la seconde moitié du XIXe siècle, mais ne sera exhumé qu’en 1973 par le philosophe et historien britannique Isaiah Berlin. Lorsque le professeur de littérature au Collège de France Antoine Compagnon retrace dans Les Antimodernes. De Joseph de Maistre à Roland Barthes (Gallimard, 2005), l’histoire de cette longue tradition française, cette étiquette ne coiffe alors que quelques contestataires, des « modernes à contrecœur », pessimistes et râleurs.
« Quand j’ai écrit ce livre, raconte-t-il, les valeurs de progrès et d’universalisme restaient dominantes ; les Lumières étaient contestées de manière esthétique par de rares oppositionnels qui jouaient avec l’idée de modernité. Aujourd’hui, être anti-Lumières, ce n’est plus être à contre-courant. Désormais, la critique de cette philosophie est présente partout. »
Espoir d’une émancipation politique
Retour du religieux et des philosophies antirationalistes, repli sur le national et les communautés, avènement des vérités relatives et alternatives – les fameuses « fake news » Jamais contexte n’a semblé plus défavorable à la pensée des Lumières.
Les philosophes du XVIIIsiècle incarnaient l’espoir d’une émancipation politique hors du carcan de la monarchie absolue de droit divin ; les démocraties libérales semblent désormais mortelles. Ils défendaient l’idéal d’une Europe des lettres transcendant les frontières ; à la veille des élections européennes de mai 2019, les populismes gagnent l’Europe entière, de l’Italie à la Hongrie en passant par la Scandinavie.
Ces mouvements anti-élites sont justement « les principaux ennemis des Lumières avec les nationalismes », convient le professeur de psychologie à Harvard Steven Pinker, auteur, en 2018, d’un plaidoyer résolument optimiste, Enlightenment Now, tout juste traduit en français aux éditions des Arènes, sous le titre Le Triomphe des Lumières (528 pages, 24,90 euros).
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Signe des temps : dès le soir de son élection, Emmanuel Macron a choisi de reprendre à son compte cet héritage philosophique. « L’Europe et le monde attendent que nous défendions partout l’esprit des Lumières menacé dans tant d’endroits », lance le nouveau président de la République le 7 mai 2017 devant la pyramide du Louvre.
Deux mois plus tard, il y revient devant le Congrès : « Je crois à l’esprit des Lumières, qui fait que notre objectif est bien l’autonomie de l’homme libre, conscient et critique. » Pour le président français, qui se définit comme un « progressiste », la défense du projet européen est intrinsèquement liée à celle de ce courant d’idées.
La référence aux Lumières avait presque disparu de la scène politique. Comme d’ailleurs ses mots fétiches : le cosmopolitisme, valeur chère aux Philosophes, et l’humanisme – « un terme qu’on n’emploie plus que chez les francs-maçons », se moque Jacques de Guillebon, également fondateur de l’Incorrect, magazine de la nouvelle extrême droite.
« L’offensive est d’autant plus dangereuse que les humanistes ne se méfient pas, ajoute le philosophe Frédéric Worms, professeur à l’Ecole normale supérieure et directeur adjoint de l’école de la rue d’Ulm. Il y a une convergence redoutable des contestations qui construisent, du coup, un ennemi commun fantasmé. »
L’« illusion du progrès »
L’idée de progrès est la première cible de cette attaque. Une méfiance croissante pèse aujourd’hui sur les sciences et la technique. Prise de conscience de la vulnérabilité de la planète et inquiétudes légitimes d’une apocalypse climatique, craintes de l’avènement d’une « humanité augmentée » à l’heure de l’intelligence artificielle, tout sujet scientifique est désormais interrogé avec inquiétude.
Autant d’angoisses sur lesquelles surfe un nouveau courant écologiste ultraconservateur adepte de la « décroissance », incarné notamment par la jeune revue Limite.
Plus grave, la contestation des Lumières s’adosse à celle des découvertes les plus évidentes de la médecine, comme les vaccins, ou les antibiotiques, largement véhiculée par les réseaux sociaux. Seul l’allongement de la vie semble faire consensus.
Les travaux des agences de santé sont désormais mis en cause. « Tout argument est soupçonné, démonté », résume Frédéric Worms. « Le progressisme est en baisse à la bourse des idées, et un soupçon général pèse sur les sciences », confirme le philosophe Francis Wolff, professeur émérite à l’Ecole normale supérieure.
L’« illusion du progrès » est aussi dénoncée par la critique anticapitaliste. A gauche comme à droite, celle-ci rappelle volontiers que le libéralisme économique, théorisé par Adam Smith, est l’héritier des Lumières. « Une fois qu’on a compris que le libéralisme et le capitalisme sont des produits de la modernité et de la philosophie des Lumières, on comprend alors que la notion de progrès est beaucoup plus ambiguë qu’il n’y paraît », dénonce par exemple l’essayiste antilibéral Jean-Claude Michéa, ancien communiste et « conservateur » assumé.
«  Il faut un peu desserrer l’étau du credo hérité des Lumières : d’un côté la vertu, la science et la liberté, de l’autre les sorciers du bocage et les obscurantistes ! Trop facile ! », s’agaçait déjà, en 2006, l’écrivain Régis Debray à l’occasion de la parution de son ouvrage Aveuglantes Lumières, publié chez Gallimard.
« Les Lumières, en dépit de notre triomphalisme et de notre ethnocentrisme glorieux, ont des zones d’ombre capitales », assure le philosophe, comme « l’imaginaire, le sentiment du collectif, notre rapport à la mort, à l’animalité… » Et d’abord « la religion », qui, depuis la fin du XXe siècle, effectue son grand retour, mais dans un paysage redessiné : l’islam est en plein essor, l’expression « cathos de gauche » a disparu.
A lire sur : Mais qui veut éteindre les Lumières – Le Monde https://www.lemonde.fr/…/mais-qui-eteindre-des-lumieres_5384074_ 5345421.html
Références favorites d’Eric Zemmour
Regrets du pape François
Germe des totalitarismes contemporains
« Le radicalisme religieux reste le plus fondamental des mouvements anti-Lumières », Francis Wolff, philosophe
« Universalisme républicain ethnocentriste »
« Incohérence des Philosophes »
Ariane Chemin
Vincent Martigny maître de conférences en science politique à l’Ecole polytechnique

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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