Du cannabis dans le pastis

Siné Mensuel – novembre 2018 – Véronique Brocard –
Comment Pernod, Ricard et les autres géants de l’alcool veulent créer des boissons à base d’herbe qui font planer. Depuis la législation du cannabis le 17 octobre au Canada, ils voient la vie en rose.
Pernod Ricard est le numéro deux mondial du marché des spiritueux. [Mychele Daniau / AFP]
Les grandes manœuvres pour le contrôle de l’herbe verte ont commencé. Flairant l’ouverture d’un énorme marché, les alcooliers viennent de jeter leur dévolu sur le cannabis. Constellation Brands, qui fabrique notamment la bière Corona, vient d’investir 4 milliards de dollars dans dans Canopy Growth, une société canadienne spécialisée dans les drogues douces. Diageo, le Britannique numéro un mondial avec, entre autres, la vodka Smirnoff et le whisky Johnnie Walker, s’est rapproché des producteurs canadiens de marijuana. Aux États-Unis, la brasserie californienne Lagunitas, propriété de Heineken, a lancé une eau pétillante infusée au cannabis et distribuée dans les huit États qui autorisent sa vente. En France, Pernod Ricard (et son célèbre pastis) songe lui aussi à lancer des boissons qui font planer. Elles risquent en effet de faire décoller ces grands groupes industriels aux profits considérables. Pas à cause du psychotrope qu’elles contiendraient, mais de l’intérêt économique stupéfiant qu’elles représentent : dans quinze ans, le marché des alcools au cannabis pourrait atteindre les 200 milliards !
Passer du pastis au cannabis, ce scénario n’est pas une hallucination de fumeur de pétard mais une stratégie commerciale assumée par Alexandre Ricard, petit-fils de Paul. Si la réflexion est bien entamée, le PDG de Pernod Ricard, numéro deux mondial des spiritueux met cependant un bon nombre de bémols. « Nous regardons de près ce marché, même si à ce stade il est difficile de se prononcer, mais il y a une varie question  à se poser. Nous continuons nos analyses« , affirme-t-il. Prudence donc. Et pour cause, la loi française prône l’interdiction du cannabis sous toutes ses formes. « En France, selon la convention unique sur les stupéfiants ratifiée le 30 mars 1961 à New York et entrée en vigueur en 1964, la prohibition vise toutes les drogues, donc le cannabis. Mais son article 28 prévoit des dérogations, notamment pour la production industrielle« , explique l’avocat Bruno Illouz, spécialiste de cette législation.

Le cannabidiol, cannabis light
Le cannabis est rangé dans trois catégories bien distinctes. Le récréatif, qui contient du tétrahydrocannabinol (THC) – la molécule qui défonce -, est totalement interdit. L’industriel est légal çà plusieurs conditions : que son taux de THC soit inférieur à 0,2 %, que ses cultivateurs obtiennent une autorisation, utilisent des semences réglementées et inscrite dans le Code de la santé publique et qu’ils ne se servent que des graines ou des tiges, pas des fleurs ni des feuilles.  On l’appelle alors chanvre (cannabis est e nom latin). En France, deuxième producteur mondial après la Chine, on en a récolté 80 000 tonnes sur 16 400 hectares en 2017. Cette plante sert à fabriquer des produits de beauté, des isolants, des parpaings, des tableaux de bord de voiture, du papier bible. N’essayez pas de fumer une page de la Pléiade, cela ne vous fera aucun effet. 
Enfin, dans la troisième catégorie, il y a le cannabis thérapeutique qui contient du cannabidiol, le CBD. Cette molécule permet de calmer, entre autres, la douleur, les acouphènes, certaines formes d’épilepsie et de sclérose en plaque et  redonne de l’appétit aux malades. Elle a des effets apaisants, sans ceux de la défonce. Dix-sept pays européens la prescrivent. Pas la France. Quant aux petites boutiques qui proposent du « cannabis light », c’est-à-dire avec du CBD et un taux de THC de 0,2 % égal à celui du cannabis industriel, elles ont reçu l’ordree de fermer. La ministre de la santé, Agnès Buzyn,  a expliqué que ces magasins contournaient la loi, tout en reconnaissant qu’elles avaient profité d »‘une zone grise du droit« .
La bourse de Toronto plane
/ AFP / Chris Roussakis
Cette « zone grise » intéresse les géants de l’alcool qui tablent sur un changement des habitudes de consommation et la volonté des gouvernements de couper l’herbe sous le pied des trafiquants de drogue. Après l’Uruguay en 2013, le Canada, le 17 octobre dernier est devenu le premier pays du G20 à légaliser la production, la vente et la consommation du  cannabis récréatif. La bourse de Toronto a célébré l’évènement en s’affichant à la hausse et l’action de Canopy Growth s’est envolée. L’entreprise canadienne spécialisée dans la production du cannabis médical et dans laquelle vient d’investir le numéro un mondial des alcools, le Britannique Diageo, est depuis valorisée à 13,99 milliards de dollars. De quoi confirmer les certitudes – ou l’appétit – de ces grands groupes qui ne veulent pas que les centaines de milliards de dollars de ce nouvel eldorado partent en fumée. Du moins, pas sans eux.

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