Géopolitique – Le troisième front russe

Dans sa chronique, Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde », relève que l’incident naval russo-ukrainien du 25 novembre n’est pas un accident. Il vise à montrer que la Russie est désormais maîtresse de la mer d’Azov.
« Moscou a ouvert un troisième front dans son offensive contre l’Ukraine en mer d’Azov »
Le Monde 28/11/2018 Par Sylvie Kauffmann

Chronique. Comment dégèle-t-on un conflit gelé ? En ouvrant un nouveau front, par exemple. C’est ce que vient de faire la Russie en arraisonnant, dimanche 25 novembre, trois navires ukrainiens au large de la Crimée après avoir ouvert le feu sur eux. Une opération tout ce qu’il y a de plus militaire, rondement menée par les hommes des services secrets russes FSB – aussi chargés de la surveillance des frontières –, qui s’est soldée par six blessés et vingt-quatre prisonniers côté ukrainien.
La suite est assez classique. La Russie accuse la marine ukrainienne d’avoir délibérément provoqué l’incident, sachant que ses navires seraient interceptés ; Kiev accuse Moscou d’agression caractérisée et souligne que ses trois navires ne se trouvaient pas, juridiquement, dans les eaux russes. Trois des marins ukrainiens faits prisonniers ont été exhibés à la télévision russe mardi, douze ont été condamnés à soixante jours de détention : là encore, le procédé est familier.
Voilà comment, cinq ans après le soulèvement de Maïdan, quatre ans et demi après avoir annexé la Crimée, puis déclenché dans la région frontalière de la Russie, le Donbass, une guerre que les experts appellent pudiquement « de basse intensité » mais qui a quand même fait 10 000 morts, Moscou a ouvert un troisième front dans son offensive contre l’Ukraine. Il s’agit cette fois, ni plus ni moins, d’annexer la mer d’Azov, bordée à la fois par l’Ukraine et la Russie et fermée par le détroit de Kertch, qui la sépare de la mer Noire.
Etouffer la région ukrainienne à petit feu

Cette évolution n’a pas surpris les observateurs attentifs de la situation à Mariupol, ville ukrainienne d’un demi-million d’habitants (dont 20 % de personnes déplacées) dont le port est situé sur la mer d’Azov. L’envoyé spécial du Monde, Benoît Vitkine, avait fourni une description détaillée, en octobre, de la manière dont l’étau russe se refermait sur les ports ukrainiens depuis la construction, illégale, du pont reliant la Crimée à la Russie, au-dessus du détroit de Ketch. Inauguré en mai par Vladimir Poutine au volant d’un camion, ce pont présente la particularité d’avoir juste ce qu’il faut de hauteur pour empêcher les navires de passer pour aller charger ou décharger dans les deux ports ukrainiens.

Libération – Crimée : dans le détroit de Kertch, un pont de friction 

La stratégie est claire : étouffer la région ukrainienne à petit feu en l’empêchant de s’approvisionner et d’exporter par la mer, d’autant plus que, à cause des combats dans la zone de conflit au nord de Mariupol, l’aéroport local est fermé et l’accès par la route compliqué.
« Cette situation ne bénéficie pas d’une attention internationale suffisante », le think tank European Council on Foreign Relations.
Le think tank European Council on Foreign Relations a envoyé sur place un petit groupe d’experts il y a deux semaines. Ses conclusions étaient prémonitoires : « La mer d’Azov risque de se transformer en troisième front, écrivait-il. Moscou semble déterminé à bouter l’Ukraine hors de cette mer, en fermant ses ports. Le risque d’un affrontement direct entre l’Ukraine et la Russie est réel. Les Ukrainiens craignent que, vu la consolidation et la fortification de la ligne de front [au nord], d’éventuelles attaques militaires russes soient désormais menées depuis la mer, où l’Ukraine est beaucoup plus vulnérable. Cette situation ne bénéficie pas d’une attention internationale suffisante. »
Une médiation ? Mais pour quoi faire ?
La prédiction s’est réalisée mais, hormis chez les Baltes et les Polonais, par nature plus sensibilisés aux actions russes, « l’attention internationale » s’est fait quelque peu attendre. « Désescalade » est le maître mot : il faut faire baisser la tension, supplient les Occidentaux. La chancelière Angela Merkel a repris son téléphone pour amener les présidents Vladimir Poutine et Petro Porochenko à la raison. Ce dernier a fait voter la loi martiale pour un mois dans les régions du sud de l’Ukraine ; après avoir tardé à réagir, le président Donald Trump a soudain menacé, mercredi, d’annuler sa rencontre avec M. Poutine prévue à Buenos Aires en marge du G20, en fin de semaine.
Quant aux Russes, c’est à croire qu’il ne s’est rien passé : une médiation ? Mais pour quoi faire ? a demandé en substance Sergueï Lavrov, le ministre des affaires étrangères, à Paris mardi. A Berlin, Alekseï Pouchkov, président d’une commission du Parlement russe, a jugé l’émoi causé par cette affaire « un peu exagéré » : « Dans une semaine, tout cela sera oublié », a-t-il assuré, au cours d’une conférence organisée par la Fondation Körber.
« La stratégie du blaireau »
Parallèlement, un expert russe a attiré notre attention sur un article publié il y a un an par la Fondation Carnegie à Moscou, dans lequel l’auteur, Mikhaïl Korostikov, explique la politique étrangère de la Russie par « la stratégie du blaireau ». Le blaireau, dit-il, est un animal « intelligent et féroce, qui use de ses crocs et de ses griffes bien au-dessus de sa puissance réelle. Il peut attaquer des bêtes qui, à première vue, constituent une vraie menace pour lui – des lions, des tigres, même des alligators. Il ne peut pas les tuer, mais il peut les repousser. Le blaireau a aussi une mémoire fantastique : il se souvient de ceux qui l’ont offensé, et il se venge ».
Le message de notre interlocuteur est que l’incident naval russo-ukrainien du 25 novembre est tout sauf un accident. L’arraisonnement russe est une démonstration de force, qui vise à montrer qui est maître de l’accès à la mer d’Azov. C’est également l’objectif de la vidéo, tournée à bord du navire russe, qui montre la manœuvre délibérée du bâtiment et les ordres de son capitaine pour éperonner le remorqueur ukrainien : elle a été rendue publique pour l’exemple.
Il ne s’agit pas d’un nouveau stade dans les hostilités, rassure M. Pouchkov, mais « d’une continuité ». Voilà la mauvaise nouvelle pour Kiev et ses alliés occidentaux : alors que les efforts pour tenter de trouver une issue au conflit dans le Donbass sont au point mort, Moscou non seulement ne donne aucun signe d’ouverture mais, au contraire, s’enferre.
Sylvie Kauffmann

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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