La colère peut mobiliser, mais ne résout rien

Le UN – 21/10/2018 – Entretien de Julien Bisson avec Steven Pinker, psychologue -Extraits –
Comment expliquez-vous la tendance actuelle au pessimisme ?
Je crois qu’elle s’inscrit dans une tradition intellectuelle beaucoup plus ancienne. Depuis le XIXe siècle, depuis Schopenhauer, Nietzsche ou Spengler, on prédit l’effondrement prochain et inévitable de l’Occident, en raison de la décadence de ses valeurs démocratiques et libérales. Cela ne s’est pas arrangé avec les existentialistes ou les philosophes postmodernes, dont les idées ont certainement imprégné le climat intellectuel, en France notamment.
Pourquoi avons-nous justement le sentiment, parfois, que le monde va plus mal qu’avant ?
C’est bien souvent le résultat d’une distorsion de l’information, amplifiée par les médias ou des politiciens démagogues. Mais il faut y voir aussi un changement de nos standards : nous devenons, dans les pays riches, de plus en plus exigeants, et nous nous mettons en colère pour des choses parfois de moins d’importance. Nous retenons beaucoup mieux les informations qui nous sont fréquemment  présentées. Donc, si nous entendons souvent aux infos des cas de violence, de guerre, d’attaque raciste ou de fermeture d’usine, nous finissons par en déduire que c’est là l’état normal des choses. Nous ne pouvons pas nous-même évaluer la fréquence de ces évènements négatifs par rapport aux occasions où ces évènements ne se sont pas produits. Et comme les médias jugent qu’il est de leur responsabilité de rendre compte, non pas des bonnes nouvelles, mais uniquement des mauvaises, des drames, des injustices, vous finissez par avoir une vision de la réalité beaucoup plus sombre qu’elle ne l’est vraiment.
Quel rôle joue l’accroissement des inégalités ?
Le capitalisme a contribué à réduire les inégalités entre les pays, tout en les accroissant à l’intérieur de leurs frontières. Ces inégalités sont-elles la cause de la montée des populismes ? C’est tout sauf certain. Que proposent les partis populistes ? Certainement pas une plus grande redistribution des richesses, une plus forte imposition des hauts salaires ou une régulation plus marquée du secteur financier.Aux États-Unis, c’est même l’inverse ! Il y a un ressentiment culturel lié à une forme de stagnation, voire de déclin, de la majorité ethnique en place. Cela ne vaut pas dire que l’économie ne joue aucun rôle, mais les questions culturelles sont aussi en partie l’explication de la colère sociale.
Pourquoi prêtons-nous davantage d’attention aux mauvaises nouvelles ?
Nous sommes soumis à ce qu’on appelle « le biais de négativité » : le mal est plus attirant que le bien en termes psychologiques – on se souvient mieux des mauvaises nouvelles que des bonnes, on redoute davantage les pertes qu’on espère les gains. Cette disposition de l’esprit ouvre un marché pour tous les professionnels de la mauvaise nouvelle ! Les prophètes de malheur sont alors vus comme des altruistes, qui ne sont là que pour nous aider.  Et de notre côté, nous avons un intérêt morbide pour la tragédie, qui nous pousse vers les informations dramatiques. Mais une part de plus importante de la population ne les supporte plus. Selon un sondage de Reuters, un tiers des Américains disent aujourd’hui bouder les actualités car ils les trouvent trop déprimantes. De plus, les études montrent que si les mauvaises novelles déclenchent le plus de « clics », les informations positives durent plus longtemps, déclenchent davantage d’abonnements. 
Donc il faudrait peut-être revoir le rôle des journalistes : il s’agit de ne pas faire preuve de complaisance envers les informations négatives et de réfléchir à la meilleure façon de présenter les développements positifs, afin d’éviter de sombrer dans le cynisme et le fatalisme. Sinon, si tout va de plus en plus mal quoi qu’on fasse, pourquoi s’engager pour une cause ? Qu’est-ce qui nous empêche d’envoyer balader les institutions pour mieux rebâtir sur des ruines ? 
Comment répondre à la colère contemporaine ? 
Il faut déjà convaincre ceux qui sont opposés au populisme de s’engager, de comprendre qu’il y a dans notre monde quelque chose qui vaut la peine d’être défendu. Car la colère ne résout rien. Elle peut mobiliser contre les pires injustices, mais elle n’offre aucune solution contre les inégalités, le changement climatique ou les épidémies. Face à cela, la seule réponse adaptée n’est pas la colère, mais le désir de résoudre les problèmes.
Le gouvernement doit relever un double défi
Pour convaincre du bien fondé des hausses à venir, le gouvernement doit relever un double défi. D’abord celui de la cohérence : les taxes seraient sans doute mieux acceptées si leur produit était effectivement fléché vers le soutien aux énergies durables. Et la population se plierait d’un meilleur gré aux efforts écologiques qui lui sont demandés, si dans le même temps, l’État n’autorisait pas l’ouverture par Total d’un nouveau forage au large de la Guyane. Le second défi est celui de l’équité. Car les augmentations n’affectent pas la population de la même manière. Une fois les les factures et la nourriture payée, les 10 % des ménages les plus modestes disposent d’un budget de 180 euros pour vivre. Pour les 10 % les plus aisés, la perception de cette hausse des taxes est bien différente…

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