L’obsession comptable

Télé Obs – 14/12/2018 – Jean-Claude Guillebaud – journaliste –
Belle remarque d’Edgar Morin : trop de gens confondent ce qui compte avec ce qui se compte ! En d’autres termes, la bêtise de la quantité a envahi l’époque. Combien ?
Le plus amusant dans tout cela, c’est que, ralliés à ce fétichisme du « combien », nous sommes abreuvés de chiffres qui ne disent plus rien à personne. Je grande en mémoire un exemple : en 2004, on avait durement polémiqué à propos de l’achat par Canal+ des droits de diffusion du foot pour la somme extravagante de 600 millions d’euros par an (l’accord étant prévu sur trois ans, ce prix devait être multiplié par trois). Cette somme représentait 20 % du chiffre d’affaires de la chaîne. On sait, depuis lors, comment Canal+ racheté en 2015 par le milliardaire Vincent Bolloré, à fait quasiment naufrage. Mais l’essentiel n’est pas là. En enregistrant mentalement un tel prix, la plupart d’entre nous n’avaient pas vraiment idée de ce qu’il représentait. Il nous manquait des points de comparaison. Or cette même semaine de 2004, l’ensemble des médias avait célébré avec émerveillement le viaduc de Millau : Ce pont pharaonique avait coûté un peu mins de 400 millions d’euros, c’est-à-dire beaucoup moins cher qu’un an de foot sur Canal+ !
La comparaison illustrait bien ce qu’à de fou l’ivresse financière qui a saisi le football et l’absurdité d’un accord de diffusion dont la première conséquence sera d’inonder un peu plus d’une logique mercantile ce sport national, tout en remplissant – si j’ose dire – de Ferrari ou de Rolls les garages de nos joueurs. A la même époque, le quotidien « Le Monde » se trouvait dans une situation financière à ce point désastreuse que son directeur de la rédaction avait dû démissionner et que l’avenir du titre était menacé. Il est vrai que la dette cumulée du 3monde » – jugée abyssale par l’ensemble de la profession – s’élevait à environ 150 millions d’euros. soit le quart du prix payé, pour un an de foot, par canal+. On mesurait ainsi la grande misère – et le peu de poids – de notre presse écrite, au regard du barnum mirobolant de la télévision. 
Ce brouillage des repères et des priorités n’était pas une bonne nouvelle pour la démocratie.  La suite de notre histoire l’a prouvé. Avec le recul, on aura enfin le mauvais goût de comparer cette somme avec l’endettement de certain pays pauvres de l’hémisphère Sud. A l’époque, par exemple, l’aide totale du FMI accordée à l’Éthiopie, alors famélique était inférieure à 100 millions d’euros pour trois ans ! Cela signifie qu’un an de football sur Canal+ équivalait à six années d’aide à ce pays deux fois plus peuplé que la France. Considérée ainsi,  la folie délirante de cette affaire du foot d’il y a quatorze ans nous apparaît presque « relative » en comparaison de ce que nous savons maintenant de la rapacité humaine. Un seul exemple : depuis quelques semaines, nous savons que Carlos Ghosn, le mirobolant patron des groupes automobiles – Nissan, Mitsubishi et Renault -, gagnait grosso modo 40 000 euros par jour !  Avant d’être jeté en prison, accusé d’avoir dissimulé 62,3 millions d’euros en quatre ans au fisc japonais. Ses revenus ne lui suffisaient pas.
Pour mieux apprécier, prenez vos calculettes et un bon cachet d’aspirine…

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