Musique – le match des hologrammes

La Callas contre Hatsune Miku
Alors que l’on découvre « La Voix du siècle » ressuscitée sur scène, la star de la pop japonaise débarque en tournée.
Le Monde 03/12/2018 Par Laurent Carpentier
La première est un fantôme ; l’autre, une humanoïde. Mais toutes deux font salle comble. Samedi 1er décembre, Sophia Cecilia Anna Maria Kalos, dite Maria Callas, morte le 16 septembre 1977 à Paris, se produisait à Lyon, au Centre de Congrès, après un passage à la Salle Pleyel à Paris. Au même moment, Hatsune Miku, star de la pop culture japonaise – 16 ans, 1,58 m, 42 kg et deux immenses couettes bleues pour l’éternité –, rassemblait 5 000 fans à La Seine Musicale, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine).

L’hologramme de la cantatrice Maria Callas, au Lincoln Center, le 14 janvier, à New York (Etats-Unis). BASE HOLOGRAMS
Deux chanteuses, deux hologrammes, fruits des progrès de l’intelligence artificielle. D’un côté, une image recomposée et commercialisée par les Américains de la société Base Hologram (laquelle annonce déjà des concerts d’Amy Winehouse pour la fin de l’année) ; de l’autre, les Japonais de Crypton Future Media qui, en 2007, ont créé de toutes pièces cette chanteuse à partir du logiciel de synthèse vocale, Vocaloid, de Yamaha.
« Miku Miku Miku », crie la salle qui attend la star aux 63 millions de vues sur YouTube, en tête des ventes de disques au Japon en 2010, première partie de la tournée de Lady Gaga aux Etats-Unis en 2014, et aujourd’hui mise en avant dans la vitrine de la très officielle opération culturelle Japonismes 2018. Ils sont jeunes, voire très jeunes, fans de mangas et de jeux vidéo, mélange de culture emo et de geeks unigenrés. Filles ou garçons, ils ont tout l’attirail (on dit le « cosplay »), à commencer par la perruque bleue, et agitent avec force leur « glowstick », un bâton lumineux qui change de couleur à la demande – 45 euros pièce, tout le stock a été vendu, les t-shirts et le reste aussi.

Le chanteuse Hatsune Miku, star de la pop culture japonaise, a été créée de toutes pièces à partir d’un logiciel de synthèse vocale. LA SEINE MUSICALE
Dommage pour Doryan qui en voulait un. Pour le concert, il est venu de Lyon. A 21 ans, il travaille dans un magasin Leclerc et s’est fait tatouer le nom de son héroïne sur le bras. Hiyori a 27 ans, elle est illustratrice à Tokyo, et avec un groupe d’acharnés qui se déhanchent à droite de la salle dans des tenues les plus rocambolesques, elle suit la vraie-fausse chanteuse sur toute la tournée.
Avouons qu’on est un peu désarmé. Non par la musique – il n’est pas question ici d’émotion mais d’énergie, et on n’a jamais vu autant de Français chanter des paroles en japonais comme autrefois on apprenait l’anglais sur les Beatles –, mais par l’hologramme. L’image est sale, l’écran visible, cela serait un vulgaire film que cela ne changerait rien. On est d’autant plus déçu que l’on a vu, la même semaine, la Callas Salle Pleyel.
Là, c’était une autre ambiance. Hormis quelques aficionados qui, se pinçant le nez, ont boudé l’exercice, on a retrouvé à Pleyel le public des maisons d’opéras. Permanentes argentées pour conjurer l’impermanence du temps, éphèbes en goguette, quelques robes du soir, et au moins une incroyable botoxée à faire pâlir tous les humanoïdes.

Le concert de la Callas, fruit du progrès de l’intelligence artificielle. BASE HOLOGRAMS
Soudain le rideau s’ouvre. Le silence se fait. Le grand orchestre s’accorde. Arrive le premier violon, arrive la chef… Et arrive La Callas. Pas un souffle d’air. Emotion. « Epatant », souffle mon voisin conquis. « J’ai eu la chair de poule, ça m’a traversée, j’avais l’impression qu’elle était devant moi », avouera à l’entracte Annette, une pharmacienne qui, comme la moitié de la salle, possède tous les disques de la Diva.
Dialogue entre réel et virtuel
Certes, la Callas paraît un peu grande, et la coiffe est bordée d’un halo de lumière. Quand elle traverse la scène, son image vaporeuse semble laisser voir les musiciens derrière elle. Il n’empêche… C’est comme pour les tours de magie : il y a ceux qui veulent connaître le truc (« C’est son visage, ce n’est pas son corps… Tu avais vu Mélenchon ? C’était pareil… Mais non c’était un autre procédé, le fantôme de Pepper… Oui, mais ça rendait pareil. »), et puis tous ceux qui se laissent prendre et pour qui la Diva est « enfin là, en vrai ».
Au bout de combien de temps s’est-on laissé aller nous aussi ? Laissant s’installer un dialogue entre le réel et le virtuel, le présent et le passé, l’ici et l’au-delà ? A quel moment nous sommes-nous surpris à applaudir à l’unisson de la salle, ne sachant plus très bien qui était l’objet de ces bravos : l’artiste disparue, l’orchestre bien vivant, ou ce fantôme qui, devant nous sur la scène de Pleyel, saluait en minaudant ?
« Le jour où on aura Staline devant nous… », s’inquiète Serge July quelques rangs devant (ou alors est-ce l’hologramme de l’ancien directeur de Libération ?) lorsque les lumières se rallument. Au bar, on sable le champagne. Pour peu, on tendrait l’artiste.
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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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