La trêve nécessaire qu’on ne voit pas venir

Ouest-France 13/12/2018 Par Jean-François Bouthors, écrivain et éditeur.

Un manifestant Gilet jaune. | REUTERS/PASCAL ROSSIGNOL
Jean-François Bouthors, écrivain et éditeur, donne son point de vue sur la situation actuelle, imaginant une trêve médiatique. Il invite les uns et les autres à sortir des postures.
« Imaginons que les écrans se ferment et les radios se taisent pendant une dizaine de jours. Le temps d’une trêve médiatique. Pas de réseaux sociaux ni de chaînes d’info en continu. De sorte que les acteurs politiques (de l’Élysée jusqu’aux élus locaux), sociaux, et les Gilets jaunes puissent se parler, hors de toutes postures et de toutes menaces.
La politique spectacle
Imaginons que la politique – au sens de la conduite des affaires de la cité – ne soit plus un spectacle hystérisé par les projecteurs et les regards braqués sur elle. Imaginons que la discussion, le débat et la confrontation ne soient plus polarisés par les audiences et le nombre de « vues », de tweets ou de clics. Il y aurait quelque chance que la crise actuelle trouve son issue, sans qu’il soit nécessaire de fixer comme préalable que le mouvement des Gilets jaunes capitule ni que le Président démissionne.
Tout ne serait pas résolu d’un coup de baguette magique, mais les conditions nécessaires pour engager la mutation dont le pays a besoin pourraient se mettre en place. Les acteurs pourraient débattre selon des modalités plus raisonnables et donc négocier, ce qui manque terriblement aujourd’hui.
Évidemment, cette fiction n’arrivera pas. Pourtant, c’est bien d’une ascèse civique de cet ordre – qui suppose que les parties prenantes au conflit posent un acte de reconnaissance et de confiance mutuelles – dont nous avons besoin.
Cette spectacularisation du débat politique est la forme que prend aujourd’hui une utopie énoncée au XIXe siècle. La première exposition universelle en 1851 avait été marquée par la construction du Crystal Palace, un immense palais de verre. Nikolaï Tchernychevski, écrivain révolutionnaire proche des narodniki (les partisans de « la volonté du peuple ») en fit, dans son roman Que Faire? (publié en 1863), l’idéal de société porté par les révolutionnaires socialistes, où tout le monde serait sous le regard de tout le monde.
Sortir des passions et des postures
Les réseaux sociaux et le régime contemporain de l’information construisent à leur manière ce palais de cristal. Mais cette « transparence » a des effets déformants. Elle fait de la politique un ring où la grandiloquence, les joutes verbales, les invectives, la manipulation des images et des faits réinstallent la loi du plus fort.
Les passions sont décuplées, accélérées, alors que nous aurions besoin de les tempérer pour chercher des compromis acceptables et intégrer la durée nécessaire à leur mise en œuvre. Cela vaut pour tous les acteurs, depuis le chef de l’État jusqu’à ceux qui déclarent sur les ronds-points, devant les caméras, qu’il faut « faire péter le système ». On a vu, lundi soir, les réactions qui ont suivi l’intervention télévisée du président Macron. À quelques exceptions près, elles n’ont pas dérogé à cette mécanique pernicieuse.
Oui, les inégalités débordent et l’étalage du luxe, à la télévision comme sur les Champs-Élysées, rend insupportables les difficultés de ceux qui peinent à boucler leur fin de mois et voient les services publics s’éloigner de chez eux. Oui, l’aménagement du territoire est à repenser autrement que focalisé par la capitale et les métropoles. Oui, la transition écologique est une urgence.
Mais pour ouvrir ces chantiers et pouvoir espérer les mener à bien, il convient de sortir des passions et des postures. C’est la condition sine qua non pour que la grande concertation que veulent ouvrir le Président et le gouvernement, en impliquant les élus locaux, les acteurs sociaux et la société civile, porte des fruits. »

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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