Qui a peur de la hausse du Smic ?

Charlie Hebdo – 12/12/2018 – Jacques Littauer –

Parmi les rares sujets qui faisaient consensus chez les économistes figuraient, outre les bienfaits du libre-échange et ceux de la légalisation du cannabis (les deux n’étant pas liés), un tabou absolu : ne jamais créer de salaire minimum. Et lorsqu’il en existait malheureusement un, ne pas l’augmenter.
L’argument était simple : plus le salaire est élevé, plus les ouvriers et les vendeuse coûtent cher à leurs patrons, et donc moins ils embauchent. Autrement dit, le salaire minimum était l’ennemi de l’emploi, comme tout salaire en général. En voulant aider les masses laborieuses, on causait un malheur encore plus grand, celui de la privation d’emploi, selon une figure classique de la rhétorique réactionnaire.  Mais dans les pays où ce filet de sécurité n’existait pas se développait un phénomène qui perturbait le sommeil par ailleurs paisible des dirigeants : les travailleurs pauvres. Des millions de personnes effectuaient les tâches les plus ingrates, et ils ne parvenaient pourtant pas à vivre dignement. 
Le salaire minimum fut ainsi introduit par Tony Blair au Royaume-Uni en 1999 et par Angela Merkel en Allemagne en 2015. Et là, ce fut la stupeur : pour une fois, une très rare fois…, il s’est avéré que les économistes se trompaient. Même dans des secteurs très sensibles au coût du travail comme l’hôtellerie-restauration, les abattoirs ou la sécurité, le salaire minimum n’a pas détruit d’emplois.
Un élément essentiel de la sortie de crise
A bien y réfléchir, la chose n’est pas si surprenante : lorsqu’elles sont mieux payées, les personnes sont moins souvent absentes, elles s’impliquent plus dans leur travail, elles démissionnent rarement… Et donc un grand nombre de coûts diminuent pour les entreprises, qui peuvent aussi augmenter (un tout petit peu) leurs prix, et surtout réorganiser le travail pour supprimer les tâches les plus pénibles, au plus rand bénéfice des salariés.  
En fait, les arguments en faveur du salaire minimum sont si nombreux que les économistes qui travaillent sérieusement sur le sujet, ainsi que les institutions internationales, y sont majoritairement favorables. Mais, bien sûr, il ne faudrait surtout pas l’augmenter en France, alors que ce serait un élément essentiel de sorte de crise. On ne va quand même pas permettre à ceux qui ont les boulots les plus durs de vivre dignement ! Non, car cela risquerait de détruire des emplois.
Cet argument est stupide, comme on l’a vu. Si on veut vraiment créer des emplois, on met en place un protectionnisme social et environnemental aux frontières; on redistribue massivement les richesses, on réduit le temps de travail et on engage la transition écologique. Le niveau de Smic ne doit pas être déterminé en fonction de son effet sur l’emploi, mais en fonction des besoins à satisfaire à une époque donnée dans notre pays.
De plus, un Smic élevé, c’est la meilleure façon de réduire les inégalités « par le bas » (tandis que la fiscalité doit les réduire « par le haut »), et d’aller contre la logique actuelle de la « société des serviteurs », où les plus pauvres servent dès l’aurore à manger à domicile aux plus riches pour gagner un quignon de pain.
Parce que, euh, 1 300 euros par mois pour torcher nos vieux, être debout toute la journée dans un commerce ou un café, ou porter du ciment, ça serait trop, vous trouvez ? *
Pour aller plus loin : de Gilles Raveaud, « Économie : on n’a pas tout essayé ! » Seuil 2018 / 20 € –

Il n’y a pas d’alternative aux politiques libérales ? Réveillez-vous, le monde a changé ! Si vous plongez dans les travaux de recherche des économistes, dans les gros rapports des institutions internationales, voici ce qui ressort : il y a trop d’inégalités, trop de finance, les salaires ne progressent pas assez, il faut plus d’investissements publics, lutter contre les paradis fiscaux et promouvoir la lutte contre le changement climatique !
Le libéralisme économique a perdu la bataille intellectuelle. Il peut perdre la bataille politique. Une mondialisation régulée, c’est possible, une finance au service de l’économie aussi. L’Europe n’empêche pas les politiques nationales : la France peut développer sa propre politique industrielle, faire reculer le chômage, réduire les inégalités, sortir du  » tout croissance « . Et pas besoin d’en passer par le rejet de l’autre, comme Trump, ou par le rejet de l’Europe, comme avec le Brexit. On peut, aujourd’hui, suivre une voie progressiste et écologique sans sortir de la mondialisation ou de l’Europe.
Un corpus impressionnant de travaux donne désormais les armes intellectuelles pour définir en France, en Europe, une autre politique économique. Il fallait en faire la synthèse, organisée, pédagogique, accessible. C’est fait.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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