Habitat : « L’urgence est d’arrêter de construire et de bitumer les sols »

La Décroissance – décembre 2018 –
François Schneider et Anitra Nelson viennet de publier Housing for Degrowth (1) (Un habitat pour la décroissance). Le 27 octobre, à l’occasion de leur longue tournée de débats en train à travers l’Europe nous les avons interviewés dans nos locaux.
La Décroissance : Anitra, pourquoi vous êtes-vous intéressée au sujet de l’habitat et de la décroissance ?
Anitra Nelson : De nos jours, la question de l’habitat est considérée comme un problème majeur, surtout que nous sommes face à une augmentation du nombre de personnes sans abri et que la crise du logement s’accentue. Dans de nombreuses villes, l’embourgeoisement progresse, chômeurs, retraités et précaires doivent payer des loyers de plus en plus élevés.
Il semble que nous arrivons à un point de saturation ; alors qu’une partie du monde se peuple de bidonvilles, une autre est en passe de devenir une immense banlieue.
Absolument. Les États-Unis, la Nouvelle-Zélande, le Canada, l’Australie et d’autres pays construisent en masse des maisons de plus en plus grandes. Cela fonctionne comme un moteur de croissance. De plus en plus de gens contractent ainsi des crédits et travaillent davantage pour les rembourser. Ces grandes maisons impliquent davantage de consommation, et ce alors que la taille des ménages diminue.
François Schneider : Dans le logement, une autre histoire est possible : de nombreux acteurs, par exemple, travaillent pour le droit au logement. Ce droit passerait par la remise en cause des résidences secondaires, ou encore des espaces énormes de constructions inutilisées. Lorsque l’on réduit les inégalités, on réduit en même temps les frustrations qui leur sont liées : quand on voit une grosse maison avec une piscine, on est frustré de ne pas avoir la même chose. Il faut valoriser, bien au contraire, les modes de vie simples. Tout cela peut réduire l’impact sur l’environnement, les prix des maisons et l’endettement colossal généré par le système actuel. 
Balard : Un des chantiers du « Grand Paris »
Est-il pensable de démonter les immenses banlieues et de rebâtir des villes et villages en phase avec la décroissance ?
Anitra Nelson : La priorité est d’éviter de construire des nouveaux bâtiments. Nous avons plutôt besoin d’ajuster nos manières de vivre pour utiliser l’environnement urbain existant. En Australie, où il y a énormément de banlieues, on y développe des pratiques pour implanter des potagers, pour développer la permaculture… L’idée est de transformer au maximum  ces banlieues en endroits propices à la production alimentaire. La taille des ménages diminuant dans ces très grandes maisons, nous pourrions les transformer en habitats collectifs et donc écologiques. Ainsi, de mon point de vue, utiliser l’existant est déjà fondamental. Si la population fait les choses de manière locale, elle n’aura pas ou moins besoin de voitures. 
François Schneider : Nous avons fait 10 conférences en Europe et dans les Amériques sur le thème de l’habitat. Il est central car il conditionne largement nos vies. Surtout il oblige à penser concrètement à la décroissance. En Europe, il y a suffisamment et même beaucoup trop de constructions. On a assez de surface pour loger tout le monde. L’urgence est d’arrêter de construire et de bitumer les sols. Nous avons même besoin de désurbanisation, notamment sur les côtes.
Anitra Nelson : Dans notre livre, il y a un chapitre écrit par des militants scandinaves qui soulignent l’importance d’habiter sur de petites surfaces. Il y a même des plans pour y vivre de manière optimale, belle et confortable. Nous insistons toujours sur la nécessité d’aller vers le collectif et la convivialité.
Comment voyez-vous le monde dans les années qui viennent ? Pensez-vous qu’il y aura un effondrement ?
La situation environnementale est bien plus alarmante que ce que la majorité des gens pensent. Si nous ne faisons rien pour y remédier, dans 30 ans le suicide de notre espèce sera une évidence. J’ai toujours été très préoccupée par l’environnement depuis l’adolescence. C’est fondamental de travailler dans ces mouvements populaires et de les renforcer car il y a un enjeu urgent et immédiat : ni les gouvernements ni les marchés capitalistes ne vont intervenir pour nous sauver.
François Schneider : Si les choses restent telles quelles, si nous continuons à produire et à consommer davantage, nous filons droit vers une catastrophe social et écologique. Mais dire que tout est déjà foutu et qu’il n’y a plus rien à faire, cela joue contre nous. Nous devons défendre un autre récit : celui de la décroissance. Le futur n’est pas écrit, d’autres avenirs sont possibles et nous avons les solutions en mains, souvent sans même grand chose à inventer, comme nous le montrons dans notre ouvrage. Il juste réussir à se coordonner et à travailler ensemble.
(1) Ce livre n’est pas encore traduit en Français. Avis aux éditeurs.

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