Non-assistance à hôpital en danger

Charlie Hebdo – 26/12/2018 – Claude Ardid et Nadège Hubert – Extraits –
Quels que soient les territoires, à Paris comme partout en région, la colère des « blouses blanches » ne cesse de croître, et la révolte semble prête à exploser. Ce n’est plus seulement une question d’argent, c’est aussi une affaire de respect et de prise en compte d’un malaise général. 
Nous suivons Vincent Carret, ancien directeur de service à Toulon et responsable varois de l’Association des médecins urgentistes de France ( Amuf), dans les couloirs de « ses » urgences. Des lits roulants partout; des box bondés, des salles de déchocage prises d’asssaut : « Notre hantise, c’est de laisser mourir un patient sans nous en apercevoir. Comme à Reims, comme à Rennes il y a quelques mois. Comme à Lariboisière le 18 décembre dernier. Mais là encore, les autorités administratives mentent sur le nombre de morts aux urgences. Ils nous refont le coup de la canicule de 2003. Mal soignés aux urgences, les gens finissent par mourir plus tard chez eux. Comme après l’épidémie de grippe de 2016. C’est cette année là que le système a explosé. Roselyne Bachelot avait montré la voie en libéralisant l’hôpital, Marisol Touraine lui a emboîté le pas; Agnès Buzyn, c’est encore pire. Voilà où nous en sommes aujourd’hui… »
Lariboisière ? Un exemple hélas significatif. « Aujourd’hui, quand nous demandons des moyens supplémentaires, on nous répond : ‘Il n’y a pas d’argent’ » explique Christophe Prudhomme, porte-parole de l »Amuf, qui redoute que les conditions ne continuent de ses dégrader dans les mois à venir. « Lariboisière dépende de l’Assistance publique, et que nous annonce son directeur général, Martin Hirsch ? Un plan de réduction des effectifs pour les cinq ans à venir, de 800 à 1 000 postes par an.« 
L’hôpital Lariboisière est un hôpital de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris situé 2 rue Ambroise-Paré dans le 10ᵉ arrondissement de Paris. Il a été construit au XIXᵉ siècle selon les théories hygiénistes et sur un type pavillonnaire. Il a ouvert ses portes en 1854. Depuis 1975, il est inscrit monument historique.
Centres hospitaliers universitaires, hôpitaux de campagne, c’est la Bérézina partout. Quels que soient les territoires, les réunions du matin face à des cadres de santé dépassés sont l’expression d’une profonde détresse. Infirmières, aides-soignantes et médecins ne cachent plus leur malaise. « Il y a une colère monstrueuse chez mes collègues, ajoute Christian Prudhomme, avant de dépeindre la situation dans son propre service en Seine-Saint-Denis. Il nous manque des téléphonistes pour décrocher quand on nous appelle. Les gens attendent parfois un quart d’heure avant qu’on leur réponde. Si c’est quelqu’un qui appelle pour un arrêt cardiaque, c’est une mort annoncée. »
Du côté des infirmières, le plan santé présenté par Emmanuel Macron en septembre dernier a été vécu comme une humiliation. Au point que 16 organisations syndicales ont appelé à la grève récemment. Une première en trente ans. « Nous ne sommes pas de gilets jaunes, jure Catherine, blouse blanche d’un grand hôpital de Toulouse, ce n’est pas la hausse des prix du carburant qui a provoqué notre mouvement, mais ces satanés objectifs nationaux de dépenses d’assurance maladie (Ondam) qui prévoient 910 millions d’économies pour les hôpitaux en 2019 après la saignée de 960 millions cette année ! »
Mépris, souffrance, perte de sens, humiliations…, qu’ils soient libéraux, salariés de l’hôpital, qu’ils exercent dans des établissements scolaires ou des blocs opératoires, tous partagent le même sentiment : celui d’une profession abandonnée : « Quand j’entends notre ministre de tutelle dire posément ‘je comprends leur ressenti’, s’énerve Léa, infirmière à Lyon, les larmes me montent aux yeux. Elle se moque de nous ! Les ministres et les technocrates n’écoutent personne. On crève la gueule ouverte, et tout le monde et les puissants s’en moquent. »
D’autres mesures ne passent pas : celles décidées autour des seuls médecins. En particulier la création de 4 000 postes d' »assistants médicaux », à mi-chemin entre la secrétaire et l’aide-soignante. « Ça a mis le feu aux poudres, a estimé le vice-président du syndicat national des infirmières et infirmiers libéraux (Sniil), John Pinte, lors de la révolte des blouses blanches du mois dernier. « Pourquoi créer un nouveau métier au lieu de s’appuyer sur les quelques 660 000 infirmières existantes ? » Lourdes de rancœur, les questions demeurent en suspens. 
Sarkozy, Hollande, Macron, c’est la même chose 
Le professeur Bernard Granger, responsable de l’unité psychiatrique à l’hôpital Cochin de Paris, ne décolère pas : « le mal-être, les dysfonctionnements touchent tous les services comme un cancer qui métastase tout le corps humain. » Sa cible principale : Martin Hirsh, patron de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris. « Quatre ans à sa tête et rappelez-moi son déficit ? Plus de 200 millions d’euros en 2017. Alors qu’il arrête de nous donner des leçons.Son mode de défense est inacceptable. Rejeter la faute sur les médecins, c’est une façon de se laver les mains. »
Selon lui, la médecine publique française se transforme de plus en plus en société commerciale : « le management est proche du privé, avec un asservissement aux chiffres. Nous devons faire face à un nouveau plan économique. On supprime des postes, mais l’activité ne diminue pas. Malgré les différents gouvernements, rien ne change, Sarkozy, Hollande, Macron, c’est la même chose. Les grands perdants, ce sont les patients. La mortalité augmente. Mais qu’on ne s’y trompe pas, les dépenses vont augment. Il y aura une santé pour les pauvres et une santé pour les riches. C’est un choix de société. J’ai du mal à envisager l’avenir à l’hôpital ! Mais tout ce que je sais, c’est qu’aujourd’hui il ne fissure pas, il craque, il s’effondre ! »

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