Le délitement invisible de l’éducation

Ouest-France 17/01/2019 Jean-Michel DJIAN, journaliste et écrivain.

Une classe d’école. | PHOTO D’ILLUSTRATION FOTOLIA
Edito – En 1970, un prêtre défroqué autrichien dénommé Ivan Illich, philosophe et historien de formation, avait prédit une « bureaucratisation » et une « standardisation » croissante des institutions publiques en charge de l’éducation. L’auteur de La société sans école précisait alors que « le principe de compétition » serait, sur le seul plan de la formation de l’esprit, « parfaitement contre-productif » pour la société.
Inutile de se voiler la face : la thèse d’Illich était prémonitoire. Près d’un demi-siècle plus tard, des mécanismes récurrents de destruction tranquille sont à l’œuvre à l’école, là même où la IIIRépublique, la première, a forgé puis fait grandir notre conscience citoyenne. Comment expliquer autrement les 10 % de taux d’illettrisme à la sortie de l’école primaire ? Les 150 000 décrocheurs scolaires qui, chaque année, sortent des lycées ? Les 20 % d’étudiants qui quittent le premier cycle universitaire sans diplômes ?
Certes, les parents ont leur part de responsabilité, mais que dire de ces 71 % d’élèves qui déclarent s’ennuyer à l’école ? (1). Ces laissés pour compte de notre système éducatif, « obligatoire, laïque et gratuit », grossissent depuis trente ans les rangs d’une population déjà précarisée par un système de formation professionnelle décrit par tous les gouvernements, de droite et de gauche, comme « inadapté ».
Car ils sont désormais nombreux, ceux qui, dès leur majorité, sont en délicatesse avec le français, l’écrivent la peur au ventre. Pis, ne disposent pas des codes pour accéder aux échelons supérieurs de la société.
Du temps perdu
Mais combien sont-ils ceux et celles qui, n’ayant pas eu la chance de tomber du bon côté, traînent le boulet d’une scolarité insuffisante comme un fardeau impossible à porter ? Des parents se saignent alors aux quatre veines pour délivrer leurs enfants des insuffisances du système : ils les inscrivent discrètement, dès le collège, dans ces juteux business scolaires de rattrapage.
«L’école française est devenue la plus inégalitaire de tous les pays de l’OCDE.» (2) C’est le rapport 2016 du très sérieux Conseil national d’évaluation du système scolaire qui le dit. Mais les Français, comme leurs élus, préfèrent encore réformer en permanence que révolutionner le système. En attendant, des générations d’élèves, moins favorisées que d’autres, sont littéralement amputées d’un savoir critique, historique, linguistique et civique.
Comme l’expliquait simplement Edgar Morin, en 1999, dans ses Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur (Unesco), l’éducation doit donner à ressentir ses contraintes dans la liberté, le partage et la complexité. Mais, engoncés dans une bureaucratie aussi sécuritaire qu’infantilisante, des enseignants, eux-mêmes déclassés, font ce qu’ils peuvent… Ou abdiquent.
Une proportion significative de collégiens, lycéens et étudiants cherche alors un salut. Et c’est l’image qui, au détriment de l’écrit, fait désormais sens à leurs yeux. Pourquoi pas, mais quand un écran sépare virtuellement le monde de la vie, il y a fort à parier que les millions de cerveaux, qui attendent leurs diplômes comme des bons soldats sur les bancs d’une classe ou d’un amphi, sont, un jour ou l’autre, en proie à une frustration bien supérieure encore à celle de ne pas trouver un emploi : d’avoir perdu du temps pour rien.
(1) Chiffres livrés en août 2015 par la ministre de l’Éducation Najat Vallaud-Belkacem.
(2) Organisation de coopération et de développement économiques.
Retrouvez cette thématique lors de Vivre Ensemble, la deuxième édition des Assises nationales de la citoyenneté, organisées par Ouest-France. Elles se dérouleront les vendredi 18 et samedi 19 janvier 2019 à Rennes au Couvent des Jacobins, Centre des congrès.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Débats Idées Points de vue, Education, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.