Savoir ou croire

Charlie Hebdo – 19/01/2019 – Antonio Fischetti –
Les philosophes des Lumières (1) l’avant bien compris : connaissance n’est pas croyance. La première est facteur d’émancipation, la seconde d’aliénation. Aujourd’hui, où en est-on ? Eh bien ! c’est pas gagné. il y en a qui peuvent en témoigner, ce sont les enseignants amenés à traiter la théorie de l’évolution en cours. Un problème que connaît bien Guillaume Lecointre (2) professeur au Muséum national d’histoire naturelle : « La connaissance est souvent contestée en classe. On entend de plus en plus dire que toutes les connaissances se valent. L’argument est le suivant : chacun croit ce qu’il veut… On est en démocratie. » Comme s’il n’y avait pas de différences entre les théories de Darwin, et la Bible ou le Coran !
Il y en a pourtant entre croire et savoir. La croyance repose sur un principe d’autorité : c’est écrit dans les textes, on ne discute pas. Au contraire, la science s’appuie sur des arguments que l’on peut confirmer ou réfuter en les confrontant à l’expérience, et c’est justement là sa puissance. Que la différence entre science et religion soit parfois confuse, on peut le comprendre. Le problème, c’est qu’elle est aujourd’hui brandie comme un étendard, et la pensée n’a plus prise : « Ce qui nouveau, c’est de voir des jeunes proclamer cela comme revendication sociale, pour s’opposer à l’école. Je ne pense pas que la différence entre science et croyance était mieux comprise avant. Mais ils sont de plus en plus nombreux à opposer la religion à la science. Je pense que c’est lié au fait que l’école est dévalorisée. Cela vient non seulement des familles de culture musulmane, mais aussi des familles catholiques.« 
Cette contestation de la connaissance se nourrit beaucoup d’Internet. « Avec l’émergence de la Toile, nous avons cru qu’un accès facilité à l’information allait conduire à la promotion des connaissances pour tous, mais des informations mal connectées entre elles ne constituent pas des connaissances. » A l’époque de Galilée, les scientifiques devaient affronter des religieux qui décrétaient :  » C’est contraire aux Évangiles. » Aujourd’hui, les profs doivent répondre à des jeunes qui leur disent : « J’ai vu un site qui disait l’inverse de vous. Qu’est-ce qui me prouve que c’est vous qui avez raison ? » La parole dictatoriale de l’Église a cédé la place à une multitude de discours qui mettent sur le même plan connaissance et croyance. Le Vatican a été remplacé par Google.
Les penseurs des Lumières se retourneraient dans leur tombe, eux qui croyaient que l’accroissement du savoir était forcément facteur de progrès… Internet prouve l’inverse : trop d’infos peut nuire à la raison. Mais tout n’est pas perdu pour Guillaume Lecointre, qui croit aux vertus de l’éducation : « Il faudrait enseigner les principes des Lumières à l’école. On n’apprend jamais à faire la différence entre science et croyance. » On apprend à lire, à écrire et à compter… Il serait temps d’apprendre à faire usage de la raison. Ce serait le premier pas pour les allumer enfin, ces fameuse Lumières.
(1) Les Lumières sont un mouvement culturel, philosophique, littéraire et intellectuel qui émerge dans la seconde moitié du XVIIe siècle avec des philosophes comme Spinoza, Locke, Bayle et Newton, avant de se développer dans toute l’Europe, notamment en France, au XVIIIe siècle. Par extension, on a donné à cette période le nom de siècle des Lumières.
(2) Savoir, opinions, croyances. Une réponse laïque et didactique aux contestation de la science en classe, de Guillaume Lecointre / paru en juin 2018 / 128 p. / 9,90 €
 « Aujourd’hui, en classe de SVT, de science physique ou même d’histoire, les enseignants peuvent se trouver confrontés à une contestation du savoir scientifique. L’objet de ce livre est de leur donner les moyens d’y répondre clairement, sans polémique, et de manière laïque. Pour cela, il détaille les différences entre savoirs, opinions, et croyances (religieuses ou non). Il explique comment la science produit des connaissances et rappelle que le cours de sciences est un espace collectif dédié au savoir, sans que cela soit incompatible avec la liberté individuelle de croire ou la liberté d’opinion.

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