Baisse des « charges » et hausse des emmerdes

Charlie Hebdo – 23/01/2019 – Jacques Littauer –
Une à une, les certitudes libérales tombent. La mondialisation ? Dangereuse socialement et politiquement. La dette publique ? Bien moins inquiétante que la dette privée. Et voilà qu’à la lecture du dernier rapport du Conseil d’analyse économique (1), cette instance placée auprès du Premier ministre et qui a pour mission de dire la vérité économique, on apprend que la baisse des charges est une boulette de taille XXL. 
Car Yannick L’Horty (université de Marne-la-Vallée) et ses compères Philippe Martin et Thierry Mayer (Sciences-Po) n’y sont pas allés de main morte : pour eux, les baisses de cotisations sociales ne sont pas efficaces. C’est pourtant cette politique qu’ont suivi avec une belle continuité gouvernements de droite et de gauche depuis 1993, quand Edouard Balladur se voyait président.
A l’époque, ces décisions – impliquant des pertes pour la sécurité sociale, mais qui s’en soucie ? – ne concernait que les salariés percevant moins de 1,3 smic. Puis, avec la nécessité d’amortir le coût du passage aux 35 heures, et surtout la croyance largement installée chez les économistes de l’efficacité de cette politique, les baisses de charges ont été généralisées. 
Jugez plutôt : 2013, le crédit d’impôt compétitivité emploi, le maudit CICE, les portes à 2,5 smic, puis, en 2015, le pacte de responsabilité et de solidarité, totalement irresponsable et absolument pas solidaire, emmène les baisses de charges à 3,5 smic. Les entreprises bénéficient ainsi d’une aide publique pour l’embauche de 80 % de leurs salariés ! Et l’ardoise est salée : 60 milliards par an pour cette politique. Soit autant que ce que l’État dépense pour pour l’enseignement scolaire (52 milliards) et la justice (7 milliards).
Certes, pour les Riri, Fifi et Loulou de la science économique, les baisses de charges sont en partie efficaces, jusqu’à exactement 1,6 smic – mais pas au-delà. Mais on peut sérieusement se demander si leur raisonnement est valide. Car le but des baisses de charges est de « gagner des parts de marché à l’export », comme on dit à Bercy et à HEC.
La logique semble imparable : si on est moins cher, on va vendre plus, non ? Eh ben non. Ainsi que l’a démontré une très minutieuse étude, les baisses de charges ont pour effet de réduire les exportations françaises (2). Plus le coût du travail baisse, moins on exporte ! Dingo, non ?
En fait, pas tant que ça : dans la compétition mondiale, les produits français, même avec des baisses de charges, seront toujours plus chers que les produits indiens, chinois ou roumains. La seule chance pour la France, c’est de produire des biens de haute qualité, ce qui nécessite une main-d’œuvre formée, qualifiée et donc bien payée. 
Or les baisses de charges incitent à multiplier les petits boulots mal payés, peu productifs. Il faudrait au contraire pousser à la hausse le coût du travail, pour obliger les entreprises à supprimer les tâches non productives, les forcer à rendre leurs salariés plus polyvalents et plus productifs, et donc à les former.
Bref, notre économie devrait sans cesse pousser les qualifications vers le haut, ce qui serait le meilleur moyen d’accroître les salaires de tous. Utopique ? C’est ce que font les pays scandinaves, pays classés comme les plus compétitifs au monde par le forum de Davos, et les moins inégalitaires au monde. Bref, comme dirait le capitaine Haddock à l’heure des 90 ans de Tintin, les économistes libéraux ne sont que des « coloquintes à la graisse de hérisson ».
(1) « Baisses de charges : stop ou encore ? » Note du CAE n°49,janvier 2019.
(2) « Les baisses de « charges » contre la compétitivité », alternatives-économiques.fr, 20 décembre 2018.

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