J’ai testé pour vous : aller à une « soirée câlins » un dimanche à 19 heures

NouvelObs.com – 25/01/2019 – Renée Greusard –
Tous les deux mois, le collectif des Chahuteuses organise des « cuddle parties » à Paris.
La première fois que j’ai fait une « cuddle party » (une « soirée câlins », en français), ce n’était pas pour le travail ou un quelconque projet journalistique. C’était à l’automne dernier. On m’avait proposé de me retrouver dans un appartement avec une quinzaine de personnes inconnues et de leur faire des câlins (non sexuels). J’avais trouvé l’idée complètement absurde et bizarre. Donc, j’avais accepté.
La soirée s’était divisée en deux temps. Pendant une première partie, hyperintéressante, on avait travaillé sur le consentement. En gros, on apprend par des exercices à recevoir un « non » et à dire un « non ».
C’est d’ailleurs tout l’enjeu de ces soirées. Avec quelqu’un d’étranger, il est souvent plus difficile de dire non. Parfois, par politesse – surtout quand on est une femme –, on a du mal à dire non, de peur de blesser, de froisser. La deuxième partie de la soirée s’était moins bien passée (pour moi). Les organisateurs avaient mis des matelas par terre. Les gens de la soirée qui se connaissaient déjà s’y sont agglutinés. En tas. Oui, en tas.
Et je ne savais pas quoi faire de mon corps. Ni où le placer. Mais je sentais que je n’avais pas envie de rejoindre ces amas de gens. J’ai fini par passer un moment très sympa et finalement peu tactile avec un couple (on est devenus amis après ça). Avant de me faire violence – ce qui n’est pas exactement un consentement éclairé – en me disant : « Attends, non mais maintenant que tu es là, faut bien participer pour de vrai à ce truc, et puis que vont penser les gens si tu ne participes pas gaiement ? »
Sur le coup, j’ai trouvé ça assez rigolo. Mais deux jours plus tard, à ma grande surprise, j’ai regretté. J’ai eu la sensation d’échanges que je n’avais pas désirés vraiment. D’avoir été embarquée dans des proximités que je n’avais pas voulues. Par politesse justement. Ce fut très désagréable. Et d’autant plus violent qu’on avait justement passé beaucoup de temps sur cette histoire du « non » en première partie de soirée. Je me suis sentie bête.
Apprendre à vraiment dire non
Quand j’ai découvert qu’une autre « cuddle party » avait lieu le dimanche 20 janvier à Paris, j’ai décidé d’y retourner. L’événement, baptisé « Soirée tendresse & pyjama », était organisé par les Chahuteuses, un collectif dont l’ambition est de « porter une vision joyeuse des sexualités ».
Ledit dimanche soir, me voici donc dans ce lieu qui ressemble à un studio de danse. En arrivant, on passe par un petit vestiaire. Dans la pénombre, mes yeux tombent dès mon arrivée sur un sexagénaire en caleçon. Il est en train de se changer. « Préparez votre plus beau pyjama car tout le monde gardera ses vêtements », disait en effet l’invitation à l’événement. On se change donc en arrivant. Moi aussi. J’ai mis un legging et une chemise ample.
Nous sommes 31 personnes, en pyjama. Il y a des coussins par terre, des plaids autour des épaules. Et nous nous asseyons en cercle.
« Je vois de beaux pyjamas », dit dans un sourire bienveillant Laura Cherfi, la fondatrice des Chahuteuses, qui anime la soirée.
« Cet événement ce soir, c’est un espace d’exploration. On va se demander “Comment est-ce que je fais pour pouvoir être moi-même ? Etre en lien avec ce que je suis, mes désirs, mes besoins, mais aussi ceux mon partenaire.” » Mais encore : « Notre intention, c’est d’apprendre à distinguer les moments où on est en recherche de tendresse et ceux où on est en recherche de sexualité. » On commence par faire un tour où chacun dit en un mot (ou plus) ce qu’il ressent à l’instant présent ; il y a un nounours de parole qu’on se passe de main en main, et ce qui ressort majoritairement, c’est que beaucoup comme moi ressentent de l’appréhension.
« Je voulais dire “patate douce” »
Pour situer l’assemblée, on peut dire qu’on est en milieu gentiment hippie. Par exemple, à un moment, une fille a dit : « Je ne sais pas si on peut dire n’importe quel mot mais je voulais dire “patate douce”. » Et c’était normal. Et pourquoi pas finalement. C’est vrai qu’il y a tout un tas de sensations dans les mots « patate douce » . Laura Cherfi signale la présence dans l’assemblée de deux femmes qui seront des référentes de la soirée, s’assureront « que le cadre de l’atelier est respecté ». Ensuite, on revient sur les règles mentionnées sur l’event. Il y en a dix.
Les règles de la « cuddle party »Les règles de la « cuddle party »
On garde son pyjama, on n’est forcé de rien, si on pense oui, c’est oui. Si on pense non, c’est non, et si c’est peut-être On part du principe que c’est non aussi. « Est-ce qu’on est OK pour que cet espace soit platonique ? » demande enfin Laura Cherfi. Tout le monde lève la main, Dieu merci.
Ensuite, on constitue deux cercles concentriques où les participants se font face, et on commence la partie « exercices ». Laura dit à voix haute des débuts de phrase et nous devons les compléter avec notre binôme, qui change après chaque question – les gens du cercle extérieur tournent et ceux du cercle intérieur restent à leur place.  « Ce que je ne sais pas de toi, c’est… »« Si tu étais mon/ma meilleure amie, tu saurais que… »« Une manière dont je pourrais offrir de la tendresse aujourd’hui, c’est… »
Une cloche rythme ces échanges qui sont très courts. C’est particulier, émouvant et parfois drôle de parler de choses aussi intimes avec des inconnus. Me voici face à Patrice*. J’aime bien Patrice. Il m’est sympathique. Il a 50 ans et me raconte sa vie en plein chamboulement. Après un décès et d’autres événements, il cherche des solutions pour une révolution intérieure.
Se chatouiller avec un caillou
Ensuite, on refait les exercices que j’avais pu faire à ma première cuddle party. Dire non à une proposition, même si on pense oui. Voir ce qu’il se passe derrière.  J’aime bien la façon dont Chloé, une trentenaire, gère ce « non » imposé. Dans un sourire et en se moquant de mon malaise.  « Je vais être obligée de te dire non car tu n’as pas l’air d’en avoir vraiment envie. »
Il est 20h36. On « brainstorme » maintenant à 31, pour se donner des idées sur la seconde partie de la soirée (celle des câlins). Qu’est-ce que c’est, un moment « tendre » ? Les suggestions tombent.  Bien sûr, certains proposent de se tenir la main ou de se faire des massages mais d’autres évoquent l’idée de « danser avec un ballon, jouer, chanter », du « eye contact », des « gratouilles dans les cheveux » ou de « s’appuyer dos contre dos avec une autre personne ».  Mais encore de « se chatouiller la plante du pied » (le mec qui a dit ça a précisé : « Normalement, ça se fait avec un petit caillou », et franchement c’était chelou).  Une jeune femme dit qu’elle aimerait constituer « des petits tas d’êtres humains ». Là, ça crie dans ma tête.  « Nooooooooooooon pas les tas, le retour des tas, c’est non. » 
Un très gros monsieur réagit : « Je te préviens que si je fais la cerise sur le gâteau, y aura des morts ! »  Spoiler : il y aura des petits tas à un moment donné.
« Soirée tendresse & pyjama » organisée par les Chahuteuses. A Paris, le 20 janvier 2019 (Sophie BRANDSTROM/SOPHIE BRANDSTROM/SIGNATURES« Soirée tendresse & pyjama » organisée par les Chahuteuses. A Paris, le 20 janvier 2019 (Sophie BRANDSTROM/SOPHIE BRANDSTROM/SIGNATURES
Revient ensuite la question du « non », de ce que ça nous a fait pendant les exercices de dire non et d’entendre non. Un sexagénaire prend la parole et murmure : « Pour moi, ce qui pose problème, c’est surtout que je ne sais pas si je pourrai dire oui à quelqu’un, un jour. »
Voilà, sur ce… « Je vais vous proposer tranquillement de vous lever », dit Laura Cherfi.  Et merde. C’est l’heure des câlins. J’ai envie de fuir. Une alarme vient d’ailleurs de s’enclencher dans ma tête. C’est la même panique que la dernière fois. L’aspect organisé de la tendresse (même si le moment est libre, et que chacun va où il veut) me bloque.
Surprise agréable : il n’y a pas de matelas et personne ne se saute dessus comme la dernière fois. Et comme moi, personne ne sait trop quoi faire de son corps. Je me réfugie dans mon travail et m’en vais faire de petites interviews.
Massages en chenille
Je retrouve Patrice ensuite, il pense que tout le monde dans les grandes villes a soif de « ça », de contact, de tendresse. Il y a dans notre dialogue quelque chose de très agréable. Aucune ambiguïté. Je le serre fort dans mes bras, il me serre fort dans ses bras. C’est reposant parce que le contrat est clair. De nouveau seule. Je regarde les autres se faire des massages en chenille, parler, se coucher les uns sur les autres. Je n’ai toujours aucune envie de contact physique.
« Soirée tendresse & pyjama » organisée par les Chahuteuses. A Paris, le 20 janvier 2019 (Sophie BRANDSTROM/SOPHIE BRANDSTROM/SIGNATURES)« Soirée tendresse & pyjama » organisée par les Chahuteuses. A Paris, le 20 janvier 2019 (Sophie BRANDSTROM/SOPHIE BRANDSTROM/SIGNATURES)
Bastien, un trentenaire, vient vers moi : « Tu as un moment, Renée ? » Bastien est blond, châtain, il a des yeux coquins, un sourire en coin. Il me propose de lui faire des gratouilles dans les cheveux. Je refuse en lui expliquant que lui comme moi « savons très bien ce qu’il se passe entre nous » et que « ce n’est pas le but de la soirée ».
Bastien n’aime pas recevoir un « non ». Il dit lui-même qu’il a tendance à bouder. L’exercice est intéressant pour lui . Il en convient. Ensuite, nous réfléchissons ensemble (et sur sa proposition) à des moyens de sortir de ce jeu de séduction. Bastien propose que nous nous racontions nos vulnérabilités. Nous voilà donc en train de parler de nos vies, sans ambiguïté désormais. Et c’est un exercice assez intéressant de faire redescendre la pression. Je ressors de là satisfaite. J’ai dit non. Et j’ai fait un exercice intéressant.
Alice sautille un peu partout
L’ambiance s’est vraiment détendue. Je vois des petits groupes danser dans des mouvements lents en ronde, en se touchant les mains. Ils ont l’air heureux.
« Soirée tendresse & pyjama » organisée par les Chahuteuses. A Paris, le 20 janvier 2019 (Sophie BRANDSTROM/SOPHIE BRANDSTROM/SIGNATURES« Soirée tendresse & pyjama » organisée par les Chahuteuses. A Paris, le 20 janvier 2019 (Sophie BRANDSTROM/SOPHIE BRANDSTROM/SIGNATURES
Je retrouve Chloé. Elle n’est pas complètement d’accord avec moi sur cette question de l’ambiguïté. « Moi, au contraire, je trouve ça bizarre de séparer câlins et sensualité et de dire : “Ah non, ce n’est pas du tout sexuel.” Pour moi, les gens avec qui j’ai envie de partager de la tendresse, sont ceux pour qui j’ai une attirance sexuelle… »
La séance se termine de nouveau en cercle. Tour à tour des personnes s’avancent au milieu du cercle, disent une phrase. Si d’autres participants sont d’accord, ils peuvent venir poser une main sur la personne du milieu.
Une fille s’avance et dit ainsi : « Je suis heureuse d’avoir rencontré des très très belles personnes et d’avoir partagé ce moment avec vous. » Plusieurs personnes viennent poser leurs mains sur elle.
« Soirée tendresse & pyjama » organisée par les Chahuteuses. A Paris, le 20 janvier 2019 (Sophie BRANDSTROM/SOPHIE BRANDSTROM/SIGNATURES« Soirée tendresse & pyjama » organisée par les Chahuteuses. A Paris, le 20 janvier 2019 (Sophie BRANDSTROM/SOPHIE BRANDSTROM/SIGNATURES
La soirée s’achève. Patrice est parti, il devait rentrer chez lui. Alice, qui se demandait si elle serait à l’aise pour faire du sexe en groupe, est lumineuse. Elle sautille un peu partout. Quelque chose semble s’être libéré en elle et ça fait plaisir à voir. Bastien m’a ajoutée sur Facebook. Alain, un retraité de 66 ans, est content d’avoir été « confronté à [ses] difficultés relationnelles ».
*Certains prénoms ont été changés…

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article a été publié dans Insolite. Ajoutez ce permalien à vos favoris.