Un grand débat sans culture

« Croire que c’est la culture qui va calmer la crise des “gilets jaunes”, c’est naïf »
Pour la majeure partie des Français, la culture relève du divertissement et ne favorise pas l’ascenseur social, pointe dans sa chronique Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».
Le Monde Par Michel Guerrin 25 janvier 2019

Dans la lettre aux Français, le mot « culture » n’est écrit qu’une fois : l’impôt finance notamment « notre culture ». LUDOVIC MARIN / AFP
Chronique. Dans le débat qu’il ouvre avec sa « lettre aux Français », le président de la République Emmanuel Macron propose une trentaine de sujets. Il n’y a rien sur la culture.
En fait, le mot est écrit une fois : l’impôt finance nos services publics, notamment « notre culture ». C’est tout. Peu importe, dira-t-on. Les « gilets jaunes » ont d’autres préoccupations, le reste de la population également, et la plupart des milieux culturels ont les leurs. Et puis l’éducation ou la santé sont aussi à peine mentionnées, alors la culture…
Deux voix s’émeuvent pourtant de l’absence culturelle dans la prose macronienne. « Sidérant », a ainsi réagi Jean-Michel Ribes, le directeur du Théâtre parisien du Rond-Point, sur Franceinfo, le 17 janvier. « Stupéfiant, affligeant, intolérable », a renchéri Jacques Attali, ancien conseiller de François Mitterrand, dans une tribune publiée dans Le Journal des arts du 18 janvier.
La culture est un divertissement
Tous deux s’indignent, mais avec des approches différentes. Pour Jean-Michel Ribes, en bon messager de la création, la culture offre « des issues de secours pour cette société un peu calcifiée. Au théâtre, il y a des propositions, des solutions ! Peut-être les gilets jaunes peuvent y trouver quelque chose qui les libère. »
Transformer l’artiste en pompier, et faire de l’art que proposent l’Etat et les collectivités locales un remède aux maux sociaux, est une intention louable qui résonne depuis des décennies mais dont les résultats sont faibles. Croire que c’est cette culture qui va calmer la crise les « gilets jaunes », c’est naïf. Tout simplement parce que ces derniers ne savent peut-être même pas qu’elle existe.
Et pas seulement les « gilets jaunes ». Pour la majeure partie des Français, la culture est un divertissement et une affaire personnelle. Ils n’imaginent pas qu’elle puisse favoriser l’ascenseur social, donner de la cohésion et rendre la vie meilleure. Parce qu’on n’a rien fait ou presque pour le leur dire et les en convaincre.
D’où ce paysage : la majorité des gens développent leur culture à la maison, à partir des écrans, notamment la télévision ; une minorité profite d’une culture publique subventionnée.
C’est le triste constat de Jacques Attali dans Le Journal des arts : « La culture n’est pas un sujet de débat parce que tout le monde s’en moque ; parce que personne ne la réclame sinon ceux qui, grâce à leur environnement social, l’ont déjà, et ne sont pas en situation d’en manquer. » Ces mots sont confirmés par les études du ministère de la culture depuis près de quarante ans : plus d’un Français sur deux, les plus modestes, ne met pas les pieds dans les lieux publics de la culture.
Cette fracture semble une fatalité
Les élus de tous bords savent cela très bien. Mais cette fracture semble une fatalité, tant le décalage est vertigineux entre leurs vœux et leurs actes. Dans son programme de candidat, Emmanuel Macron écrivait que la culture était « une priorité », son « premier chantier » avec l’éducation. Juppé et Fillon disaient la même chose. Et puis, indice accablant, le mot « culture » n’a pas été prononcé une seule fois lors de tous les débats télévisés d’avant la présidentielle. Alors après…
En fait, personne n’a intérêt à en parler, tant l’affaire est complexe et coûteuse. Quant aux milieux culturels, ils sont soulagés que la culture soit évacuée du débat national. Ils ont pourtant beaucoup de débats, mais entre eux, sur leurs sujets.
Car si la France muette s’intéressait à eux, le résultat serait désastreux. Il suffit de lire, sur les réseaux sociaux, les réactions d’internautes plus ou moins proches des « gilets jaunes ». C’est « virez-moi ces lieux subventionnés qui dépensent nos impôts au profit de l’élite ».
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C’est pour éviter ces réflexes que Jacques Attali sonne l’alarme : « Aujourd’hui, tout semble fait pour que nul ne ressente le besoin de culture. (…) Pourtant, c’est par l’accès à cette culture que s’ouvrent les portes de la réussite économique et sociale. Bien plus que par la modification d’un taux de TVA (…). Alors, il serait bon de remplacer toutes les questions posées pour le grand débat par une seule, subversive parce que très simple : comment ouvrir à chaque habitant de la France un égal accès à toutes les formes de la culture ? »
Un modèle à bout de souffle
Cette question, sur laquelle une bonne dizaine de ministres de la culture se sont cassé le nez, il faudra bien l’ouvrir avant qu’elle n’explose au visage du monde culturel. Organiser un grand débat, oui, mais en évitant le cahier de doléances. « Il ne faut pas demander aux gens leurs opinions, il faut leur demander de décrire les situations dans lesquelles ils sont », a dit justement le sociologue Bruno Latour le 18 janvier sur France Inter.
France Inter  ✔ @franceinter  
Bruno Latour, sociologue : “Entre janvier et mai 1789, avec les cahiers de doléances, on s’est aperçus qu’il y avait un peuple français capable de décrire en détail les conditions d’existence et les injustices#le79Inter
83  08:36 – 18 janv. 2019  Vidéo
Interrogeons les Français sur la façon dont ils se cultivent, ce qu’ils lisent, quels lieux d’art ils fréquentent. On verra que notre modèle culturel est à bout de souffle, parce que les lieux de proximité ont été laminés. Jack Lang partage l’avis de Bruno Latour. « Il est urgent de faire un inventaire culturel de la France, que le peuple raconte ce qu’il fait et ce qui lui manque. Et ensuite, que les ministres de la culture et de l’éducation lancent ensemble un vaste débat pour que des actions émergent. »
Jack Lang rappelle que deux temps forts de notre pays, Mai 68 et l’élection de François Mitterrand en 1981, avaient une forte dimension culturelle, dimension qui les distingue de la gronde des « gilets jaunes ». Il faut par exemple relire la « Déclaration de Villeurbanne », signée le 25 mai 1968 par toute la France du théâtre, tant elle reste d’actualité : « Il y a d’un côté notre public (…) ; et il y a, de l’autre, un non-public : une immensité humaine composée de tous ceux qui n’ont encore aucun accès ni aucune chance d’accéder au phénomène culturel. » Et de proposer onze mesures pour y remédier.
Qui aujourd’hui suscitera une autre « Déclaration » à l’échelle nationale ? Franck Riester est ministre de la culture depuis trois mois. Il est jusqu’ici discret. Mènera-t-il ce combat ?
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Michel Guerrin (rédacteur en chef au « Monde »)

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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