L’art de se goberger sur le dos de l’État

Le Canard enchaîné -30/01/2019 –
La discussion au Sénat, à partir du 29 janvier, de la loi Pacte autorisant la privatisation d’Aéroports de Paris (ADP) revitalise l’éternel débat de la vente au privé des infrastructures publiques et des formidables bénéfices qui échappent ainsi à l’État. A l’occasion un serpent de mer reprend du service : la concession des autoroutes entamée par les socialistes sous Jospin et parachevée par Villepin en 2006. Les communistes vont déposer un projet de loi pour leur renationalisation. 
L’éventualité avait été étudiée par la commission parlementaire présidée par le socialiste Jean-Paul Chanteguet, avant d’être renvoyée au cimetière des bonnes intentions, début 2015, par un ministre de l’économie nommé Macron. Lequel ne voyait pas où trouver les 50 milliards pour indemniser les concessionnaires d’autoroutes, bénéficiaires de contrats publics en béton armé. 
Le projet de l’État de céder pour 70 ans les 50,6 % du capital d’Aéroports de Paris qu’il possède à une ou plusieurs boîtes privées relance le dossier. La manne – d’environ 9 milliards – ainsi collectée, correctement placée, permettra, selon le ministre des Finances, Bruno Le Maire, de financer un « fonds pour l’avenir » de soutien aux start-up. Seul hic, le placement envisagé auprès de l’Agence France Trésor rapportera nettement moins, sur la durée, que les dividendes que l’État recevrait d’ADP…
Autoroutes : les dividendes ont dépassé le prix de la privatisation
Les dirigeants des sociétés d’autoroutes sont-ils entrain de se convertir à la philanthropie ? De nouveau abonnements aux trajets autoroutiers censés réduire de près d’un tiers le prix des péages sont annoncés par la ministre des Transports. 
« Tout conducteur effectuant au moins 10 allers-retours dans le mois sur un même itinéraire, a précisé Elisabeth Borne, pourra bénéficier d’une réduction de 30 % des tarifs de péage sur l’ensemble des trajets. » La mesure qui concernera « près de 1 million d’automobilistes« , entrera en vigueur le 1er février. De quoi, espère-t-elle, mieux faire passer, le même jour, une augmentation moyenne des péages de 1,9 %
Si de nombreux abonnements existent déjà localement, rien n’obligeait les société d’autoroutes à proposer un tel bonus. Rien, à part le désir d’offrir, pour pas cher, une petite victoire au gouvernement, désireux de montrer qu’il sait faire plier les grosse boîtes. De fait, l’opération ne coûtera que quelques « dizaines de millions d’euros« , a souligné Elisabeth Borne, soit moins de 1 % des bénéfices (2,8 milliards) réalisés en 2017 par les rois du bitume.
Qui roule qui ?
Le rapport de l’Arafer (l’autorité de contrôle des autoroutes), publié en décembre dernier, révèle que ces sociétés ont versé, en 2017, 1,7 milliards de dividendes à leurs actionnaires. Ces derniers n’ont pas à se plaindre : douze ans après la privatisation des autoroutes, ils ont récupéré en dividendes plus que le prix payé à l’État en 2006 – 14,9 milliards, contre 14,8. Autrement dit, si l’État n’avait pas privatisé dans les conditions où il l’a fait, il aurait aujourd’hui encaissé plus d’argent et continuerait même de recevoir des dividendes qui, désormais, lui sont interdits !
Il faut dire que de nombreuses bonnes fées se sont penchées sur les autoroutiers. Cadeau de naissance : le prix de vente. « Une excellente affaire » pour l’État, proclamait pourtant Dominique de Villepin, Premier ministre de Chirac. Les opposants estimaient alors que le juste prix était sans doute supérieur d’une dizaine de milliards.  A quoi s’ajoute un  calcul très large des augmentations de péage: de 0,2 à 0,6 points au-dessus de l’inflation, a calculé la Cour des comptes. Sans oublier les généreuses prolongations de concessions obtenues par les autoroutiers en échange de travaux. Mais ceux-ci ont souvent été effectués par les maisons mères de ces sociétés, et grassement payées !
Bingo, encore, pour les bétonneurs quand, en 2015, il a fallu renégocier le gel (illégal) des péages que venait de décréter unilatéralement Ségolène Royal. L’accord signé par la ministre de l’Écologie de l’époque, mais aussi par Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, offrait un pont d’or aux bétonneurs. Non seulement le « gel » sera remboursé entre 2019 et 2023 (ce remboursement comptant pour environ un quart de l’augmentation des péages prévue en 2019), mais en plus Macron et Royal ont lâché aux concessionnaires d’autoroute une pénalité de retard de 10 % – soit 500 millions de plus à casquer aux péages. pour ces caïds de l’asphalte, faire cracher l’État est un ouvrage d’art, comme on dit dans le métier.
Lire aussi : Les autoroutes privatisées ont totalement récupéré leur mise (11/10/2018)

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