La chronique du médiateur du « Monde » : Du grand débat national au grand débat des médias

De nombreux lecteurs ont réagi au mouvement des « gilets jaunes », note Franck Nouchi, le médiateur du « Monde ». Passée une phase d’inquiétude et de critiques, l’heure est à l’espoir suscité par le grand débat.
LE MONDE | 31.01.2019 par Franck Nouchi,
Si elle avait été publiée disons à la mi-décembre, cette chronique aurait été d’une tonalité fort différente. J’aurais fait part de vos critiques à l’encontre du journal, jugé par beaucoup d’entre vous trop complaisant à l’égard des « gilets jaunes ». J’aurais répercuté vos exaspérations face à la multiplication des violences, vos inquiétudes devant l’émergence d’une triple fracture, démocratique, citoyenne et sociale, votre souhait de voir la parole davantage donnée à ceux qui s’opposent à ce mouvement.
J’aurais également souligné que d’autres correspondants, moins nombreux que les précédents, soutiennent le mouvement des « gilets jaunes », allant même jusqu’à parfois reprocher au Monde une certaine tiédeur.
N’ayant pas fait part de vos réactions, je me suis vu reprocher mon silence. « A quoi servez-vous puisque vous ne rendez pas compte du courrier que vous recevez chaque jour ? » Dont acte. J’aurais pu. J’aurais dû ? Pas certain.
Répercutées à l’envi sur les réseaux sociaux et dans les commentaires postés sous les articles publiés sur notre site, vos critiques à l’endroit du Monde étaient en général davantage liées au choc ressenti devant des images elles-mêmes très choquantes (l’Arc de triomphe souillé, par exemple) que par une analyse précise du contenu du journal. Pour qui se donnait vraiment la peine de lire Le Monde, les choses apparaissaient plus nuancées. Plusieurs d’entre vous me l’ont écrit, soulignant le rôle irremplaçable de notre journal.
Cela posé, une question revient souvent dans votre courrier : « Pourquoi consacrez-vous autant de place à un mouvement qui, à l’acmé de sa mobilisation, a rassemblé moins de 200 000 personnes dans toute la France ? A l’instar des chaînes d’information en continu, vous dé-hiérarchisez l’information ». Question évidemment légitime, dont la réponse a finalement été apportée par l’actualité elle-même.
Chacun en conviendra : sans les « gilets jaunes », point de grand débat national. Ce constat n’enlève rien aux critiques que l’on peut formuler à l’encontre de ce mouvement. Intitulé « Crise sociale : halte au lynchage », un éditorial paru dans Le Monde du 11 janvier était de ce point de vue, je crois, très explicite.
Vous vous êtes souvent agacés lorsque nous avons écrit que les « gilets jaunes » étaient soutenus par une majorité de Français. « Vous transformez une petite minorité en majorité » écriviez-vous alors, persuadés que les sondages étaient « bidons ». A en juger par les premières mesures et la tenue du grand débat national annoncées par le chef de l’Etat, force est de constater qu’Emmanuel Macron, à l’instar de la rédaction du Monde, prend très au sérieux ce mouvement de protestation.
C’est peu de dire que, depuis quelques jours, la tonalité de votre courrier a changé. Le grand débat national vous passionne. Vous êtes d’ailleurs nombreux à m’adresser vos contributions. J’ajoute que plusieurs d’entre vous ont été « épatés » par les prestations du président de la République dans l’Eure et dans le Lot.
Dès lors, une première conclusion s’impose : parfois, le médiateur du Monde doit savoir prendre son temps. Dans un monde où l’instantanéité des réseaux sociaux et des chaînes d’information en continue impose de plus en plus sa loi, un peu de recul ne fait pas de mal. Surtout lorsque votre fonction ne vous impose pas de couvrir, « à chaud », l’actualité.
S’agissant de l’actualité, justement, vous découvrirez dans les prochains jours le dispositif de suivi du grand débat imaginé par Le Monde. A titre d’exemples, tous les jours, un contributeur (associatif, chef d’entreprise, intellectuel, syndicaliste, etc.) proposera son « idée pour la France ». Des dossiers consacrés à des thématiques aussi essentielles que la fracture démocratique (Le Monde du 31 janvier), l’aménagement du territoire, la justice fiscale, pouvoir d’achat et la transition écologique, seront publiés d’ici à la mi-mars. Liste évidemment non exhaustive.
N’augurons pas de la suite. Personne, aujourd’hui, ne peut savoir comment tout cela va se terminer. Pas même Emmanuel Macron. A ce sujet, je voulais souligner à quel point l’actuel président de la République est le personnage central de votre courrier. Encensé ou détesté, il n’y en a (presque) que pour lui. Je force le trait bien sûr, mais à peine. On retrouve là l’une des caractéristiques du Monde : à peu près tout l’éventail du spectre politique se retrouve dans notre lectorat. S’ensuivent des réactions pour le moins contrastées, impensables, « monarchie républicaine » oblige, dans un autre pays que la France.
Un dernier point, soulevé par Jean-François Kahn dans une tribune publiée par Le Monde (daté 4 janvier), et que vous avez été quelques-uns à approuver : les médias doivent faire leur « autocritique ». « Déjà, écrivait “JFK” dans ce texte, les interpellations se font plus cinglantes et sont prétextes à de honteuses remises en question de la liberté de la presse et de la fonction médiatique. Si, une fois de plus, on s’en exonère [de cette autocritique], cela risque, cette fois, de faire des ravages. »
Professeur de psychologie à Harvard, Steven Pinker ajoutait ceci dans un entretien publié par Le Monde (daté 1er-2 janvier) : « Nous devons reconnaître que la vérification de l’information, l’objectivité, le travail de relecture, les standards de fabrication de l’information maintenus par les grands titres de presse sont des choses magnifiques que nous devons défendre et célébrer. Néanmoins, toute institution doit exercer un contrôle constant de son fonctionnement afin de corriger ses erreurs et de s’améliorer. »
Messages reçus. Dans les semaines, dans les mois qui viennent, il serait certainement très utile qu’avec d’autres médias, nous procédions à cet exercice. Notre grand débat à nous en quelque sorte, introspectif, autocritique (si besoin) et prospectif. En espérant que lui aussi débouche sur des propositions concrètes.
Notre sélection d’articles pour tout comprendre au grand débat national

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans chronique, Débats Idées Points de vue, Médias, Social, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.