Ex hauts fonctionnaires ou patrons: comment Facebook et Google recrutent des super lobbyistes

Challenges – 19/02/2019 – Delphine Dechaux –
L’embauche récente de l’ex vice-Premier ministre britannique Nick Clegg par Facebook a jeté la lumière sur une pratique abondamment utilisée par les géants américains de la tech américaine : le recrutement d’anciens hauts fonctionnaires ou grands patrons pour mieux faire passer leurs idées à Bruxelles.
Nick Clegg, ancien vice-Premier ministre britanniqueNick Clegg, ancien vice-Premier ministre britannique, a été recruté par Facebook pour prendre la tête de la direction des affaires mondiales et de la communication. Photo – Hannah Mckay
Avec des lois imposant une meilleure protection des données privées, une meilleure rémunération des auteurs, un projet de taxation, et une surveillance accrue des abus de position dominante, l’Europe s’est engagée dans des chantiers qui menacent directement les intérêts économiques des GAFA.  Le 4 février, nous avions montré comment YouTube, filiale de Google, avait mobilisé sa communauté contre le vote de la directive européenne Copyright. Le 12 février, nous avons raconté comment Google et les Gafa tissent leurs réseaux d’influence à Bruxelles. Troisième et dernier épisode de cette série, Challenges se penche sur la pratique des « portes tournantes », pièce maîtresse de la stratégie d’influence des GAFA.
« Je ne suis pas spécialement ébloui par Facebook. En fait, la culture californienne, messianique, new world et lénifiante de Facebook m’agace. Je ne suis pas non plus sûr que les entreprises comme Facebook paient tous les impôts qu’ils devraient payer ». En 2016, Nick Clegg n’était pas tendre envers le premier réseau social au monde. Le 20 octobre 2018, cette figure de la politique britannique, qui fut vice-Premier ministre entre 2010 et 2015 et dirigea longtemps le Parti libéral-démocrate, annonçait son nouveau job : vice-président chargé des Affaires mondiales et de la Communication de Facebook. Un débauchage qui a fait grincer des dents au Royaume-Uni. « C’est profondément hypocrite. Il a critiqué les entreprises qui réduisent leurs taxes et maintenant il ouvre la porte pour Mark Zuckerberg (…). A vomir ! », s’indignait en octobre le député conservateur Nigel Evens dans le Telegraph.
Nick Clegg semble toutefois parfaitement à l’aise dans son nouvel habit de super lobbyiste. Début janvier, il était à Bruxelles pour annoncer le lancement « à la fin mars, de nouveaux outils pour aider à prévenir l’ingérence dans les prochaines élections et à rendre la publicité politique sur Facebook plus transparente. »
Un sport que les GAFA pratiquent depuis longtemps
La pratique consistant à recruter comme lobbyistes d’anciens députés ou membres de la Commission européenne est un sport abondamment pratiqué à Bruxelles. Dans la novlangue européenne, plutôt que le terme très français de pantouflage, on parle de « portes tournantes », traduction de l’anglais revolving doors.
Pour Facebook, Google, Amazon ou Apple, cette tactique n’a rien d’exotique ou de nouveau : les GAFA sont déjà champions à Washington, où Google a recruté par moins de 325 anciens hauts fonctionnaires. Ils s’y sont donc mis sans difficulté à Bruxelles, aidés par leurs poches profondes et le pouvoir de fascination exercé par leurs entreprises ultra innovantes et à l’allure cool. Dans cette chasse de têtes, Facebook, la firme qui « rapproche les gens », excelle. Elle s’adonne joyeusement à la pratique des “portes tournantes”, sans même s’en cacher. « Double expérience dans la politique/les gouvernements et l’industrie” recherchée, indique une petite annonce Facebook repérée par l’ONG Corporate Europe Observatory.
La première dirigeante du bureau de Bruxelles était une ancienne parlementaire allemande : Erika Mann, co-fondatrice de l’European Internet Forum. « Avec Sheryl Sandberg, numéro deux de Facebook venue à Bruxelles, Erika Mann avait fait une méga campagne contre le RGPD (règlement général de protection des données). J’avais même reçu un livre dédicacé de la main de Sherly Sander », se souvient, amusé, un haut fonctionnaire de la Commission européenne. Elle a ensuite été remplacée par un autre fonctionnaire, le Danois Thomas Myrup Kristensen, un ancien du ministère des Sciences et de l’innovation.
Côté français, l’actuel directeur général de la filiale française de Facebook est l’énarque Laurent Solly. Ancien conseiller de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur et ex-numéro deux de TF1, il a été recruté en 2012, alors que la pression fiscale montait en Europe.
En matière de « portes tournantes », Google s’impose, comme dans toutes les autres formes de lobbying, comme champion toutes catégories, loin devant les autres poids lourds du numérique. « L’un des secrets du lobbying de Google semble être sa politique agressive de recrutement d’anciens hauts fonctionnaires « , souligne l’ONG Transparency International.  « Nos recherches ont montré que sur les sept lobbyistes accrédités aujourd’hui auprès du Parlement européen, quatre ont directement été recrutés au Parlement, pour influencer leurs anciens collègues. Depuis 2009, Google a été chercher 23 personnes dans les institutions européennes. »
115 ex fonctionnaires européens débauchés par Google en dix ans… (Suite de l’article réservée aux abonnés)

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