Vidéo surveillance et reconnaissance faciale : faites la gueule, vous êtes filmés !

Charlie Hebdo – 20/02/2019 – Antonio Fischetti –
Les systèmes de vidéosurveillance équipés de reconnaissance faciale sont sournoisement en train de se développer. Des députés voulaient l’introduire dans la loi « anticasseurs », et des expérimentations sont déjà en cours dans deux lycées, à Marseille et  Nice. Nice, ville phare de la vidéosurveillance, où un logiciel de reconnaissance des émotions  sur les visages des voyageurs du tramway a été testé. Plus les caméras deviennent « intelligentes », plus leurs utilisateurs deviennent cons.
On a bien failli y avoir droit. Dans la loi « anticasseurs », les députés LR ont déposé pas moins de trois amendements visant à autoriser la reconnaissance faciale. Le principe est le suivant. Si vous êtes fiché, votre bouille est stockées dans les ordinateurs. On truffe ensuite les abords des manifs de caméras, et dès que vous approchez, les policiers viennent vous arrêter. On commence par les casseurs, puis nul doute qu’on enchaînera vite avec les leaders politiques et chaque militant susceptible de s’énerver. Heureusement, ces amendements ne sont pas passés… du moins, cette fois. Mais la reconnaissance faciale est pernicieusement en train de gagner du terrain, grâce au soutien des apôtres de la vidéosurveillance, comme le député Eric Ciotti, et surtout Christian Estrosi, maire de Nice, qui exhorte régulièrement à « changer la loi et utiliser la reconnaissance faciale« .
On connaît la bonne vieille méthode du « pied dans la porte », quand celle-ci refuse de s’ouvrir du premier coup. Un mode classique consiste à lancer ce qu’on appelle, en langage plus académique, une « expérimentation ». C’est l’idée qu’a eu le Conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur. Dans deux établissements scolaires, le lycée Ampère à Marseille, et celui des Eucalyptus, à Nice, les élèves devront bientôt passer des portiques équipés de caméras de reconnaissance faciale.
A priori, il n’y a pas de quoi hurler à la dictature : est-ce forcément pire que de montrer son carnet de correspondance à un pion ? peut-être pas, mais il y a d’autres arguments. Pour Gérard Bremont, enseignant au lycée des Eucalyptus, c’est d’abord l’absence de rapport humain : « L’objectif annoncé est de pallier le manque de personnel. Je préférerais qu’on embauche plutôt que les élèves soient contrôlés par des machines. » En plus, cela crée un climat de surveillance généralisée qui n’a pas lieu d’être : « Ce n’est pas du tout un lycée qui pose des problèmes. Il n’y a jamais eu d’intrusions. » L’association La Quadrature du Net (lire) a déposé un recours au tribunal administratif contre ces expérimentations, détaille Félix Tréguer, chercheur en sciences sociales et membre fondateur de cette association : « Il n’y a pas eu d’analyse d’impact, comme l’oblige le règlement général sur la protection des données, ni aucun encadrement législatif prévu. Et normalement, ce genre d’initiative n’est pas du ressort de la région, mais de l’Éducation nationale.« 
Crédit : D.R.La Chine va étendre son système de reconnaissance faciale à l’ensemble de son territoire. La technologie permettra de suivre à la trace près d’1,3 milliard de citoyens à travers le pays, quotidiennement. Crédit : D.R.
Restons à Nice, ville qui, pour Henri Busquet, président de la section locale de la Ligue des droits de l’homme, « est devenue un showroom de la vidéosurveillance ». Cette semaine de carnaval, la municipalité a lancé une « expérimentation » (encore une !) de reconnaissance faciale pour contrôler la foule assistant aux défilés de chars.  Un autre exemple témoigne de l’ambition sans bornes de Christian Estrosi dans ce domaine : il avait décidé d’équiper les rames de tramway de caméras capables de reconnaître les émotions sur les visages. Le but serait donc de réaliser une « cartographie émotionnelle » qui « met en évidence des situations potentiellement problématiques, voire dangereuses », afin de permettre « un déploiement dynamique des agents de sécurité dans une zone où la tension et les stress se font sentir« . Ce « certains » laisse songeur… Quels sont les critères de reconnaissance ?  L’âge ? La couleur de peau ? Si tu fronce les sourcils parce que tu est préoccupé par ton boulot, si tu t’engueules avec ta copine ou ton copain, ou si tu as tout simplement une mine jugée patibulaire, les logiciels s’allument, et hop ! les flics débarquent dans la rame à la prochaine station ! Bref, ces systèmes censés rassurer la population ont surtout de quoi faire flipper le citoyen soucieux de libertés. 
Vidéosurveillance municipale de la ville de Nice
D’autant plus qu’ils ne servent à rien, selon les scientifiques. C’est ce que confirme le sociologue Laurent Mucielli, chercheur au CNRS et auteur de Vous êtes filmés ! Enquête sur le bluff de la vidéosurveillance (*) : « Les études montrent que ces systèmes de vidéosurveillance ne réduisent pas la délinquance, ça ne marche que pour les gents naïfs, qui ne savent pas qu’ils sont filmés. A Nice, il y a une alliance fait entre les élus et le marketing des industriels de la vidéosurveillance. Ils se contentent de l’affichage, plus que de l’efficacité. C’est du gaspillage d’argent public que l’on ne met pas ailleurs.« 
Les marchands de vidéosurveillance ont bien d’autres produits dans leur besace. Par exemple, la société Videosafe propose, sur son site Internet, un détecteur de people, a installer dans les discothèques ou hôtels de luxe : « Les logiciels peuvent aussi avertir leur personnel lorsqu’une personne VIP entre dans leurs locaux, et répondre de manière appropriée. » Les mini-stars de la télé aigries de ne plus être reconnues dans la rue seront toutes contentes de se voir abreuver de champagne grâce aux « caméras intelligentes ». Bien sûr, ces techniques ne sont pas efficaces à 100 %, et les nouvelles recherches en cours visent surtout à pouvoir identifier des gens même s’ils sont maquillés ou grimés.
Le plus hallucinant, c’est ce logiciel développé par des chercheurs de l’université de Stanford, une université américaine privée, située au cœur de la Silicon Valley. A partir des traits du visage analysés par une caméra, ils prétendent pouvoir identifier les homosexuels. L’argument étant que les hommes gays ont tendance à avoir des mâchoires plus étroites, des nez plus longs et des fronts plus grands que les hétéros (inversement, les lesbiennes auraient auraient des mâchoires plus larges et des fronts plus étroits que les femmes hétéros). même si les résultats sont éminemment contestables (et non confirmés par d’autres études), on imagine aisément (et avec effroi) l’utilisation que pourraient en faire les pays musulmans qui interdisent et pénalisent l’homosexualité.
Certes, en France – et même à Nice -, on est encore loin de la Chine, où tous les citoyens sont fichés et contrôlés en permanence dans leurs déplacements. mais à ce rythme, et si les défenseurs des libertés ne maintiennent pas une vigilance constante, ous sommes en bonne voie pour prendre le même chemin.
(*)
Éditions Armand Colin, 7 mars 2018232 pages / broché 17 € 90
La vidéosurveillance a connu un succès fulgurant en France à partir des élections présidentielles de 2007, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy et François Fillon. Cette technologie a été présentée comme une contribution majeure à la fois à la prévention et à la répression de la délinquance et du terrorisme. Mais cette promesse sécuritaire, activement entretenue par les industriels de la sécurité, relève-t-elle du mythe ou de la réalité ? À quoi sert vraiment la vidéosurveillance ?
Après avoir enquêté dans trois villes françaises emblématiques, Laurent Mucchielli dresse un constat sans appel : la vidéosurveillance n’est pas et ne sera jamais un outil important de lutte contre la délinquance et encore moins contre le terrorisme.
Dissiper les écrans de fumée, percer à jour le « bluff technologique » des industries de sécurité, le gaspillage de l’argent public et la démagogie politique : tels sont les résultats de cet essai sans concession et profondément citoyen.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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