Vers une disparition des Nations ?

Ouest-France 22/02/2019 Par Jean-Michel Djian, journaliste et écrivain
En moins d’un demi-siècle, les peuples de la planète se sont rendu compte que leurs destins étaient liés. Mais à l’heure où les populations n’ont jamais été si informées des problèmes des autres, de leurs conditions comme des possibles solutions humanitaires et solidaires pour les améliorer, jamais les États n’ont été si impuissants à être décisifs sur leur sort.

Un migrant tente de fendre un grillage à la frontière entre la Grèce et la Macédoine, le 7 avril 2016. | MARKO DJURICA – REUTERS
En moins d’un demi-siècle, les peuples de la planète se sont rendu compte que leurs destins étaient liés. La raison ? Le flux incessant des images qui inondent la presque totalité des populations. Les conflits découlant de la détérioration du climat, comme les guerres larvées transfrontalières, parlent à tous. Le caractère universel des Jeux olympiques et de la Coupe du monde de football, comme des attentats terroristes et des tragédies migratoires, induit l’idée que chaque individu ressent, regarde et analyse un monde commun.
Cet état de fait caractérise le XXIe siècle : des conséquences de l’attaque du 11-Septembre à New York à la montée en puissance des dangers climatiques, tout indique qu’une conscience universelle est en train de détrôner les consciences nationales. Les jeunes générations en sont la première incarnation.
La généralisation d’Internet, des smartphones puis des réseaux sociaux a permis qu’une grande scène de spectacle planétaire s’installe dans nos têtes et fasse des écrans l’accès obligé des tragédies comme des allégresses. Les hommes et les femmes de pouvoir ne s’y sont pas trompés car ils sont, pour le meilleur comme pour le pire, les premiers à se mettre en scène pour décider le sort du monde.
Jamais les chefs de l’État ne se sont autant déplacés pour se rencontrer là même où le spectacle se tient. Aux G7 ou aux G20, à l’ONU, sur les lieux des tragédies climatiques ou des grands incendies ou inondations, à l’occasion d’une finale de Coupe du monde de football. Tout est bon pour dire au monde que l’essentiel se décide ailleurs que chez soi.
Seuls, des États impuissants
La récurrence de ces pratiques a infusé l’idée que plus aucun État ne vit et ne peut décider seul ; plus aucune Nation n’est souveraine puisque toutes les sources d’information, des plus douteuses aux plus sérieuses, sont connues de tous. Des exemples ? La Commission européenne qui s’oppose au déplafonnement du déficit budgétaire de l’Italie ou de la Hongrie ; le Mexique ou le Maghreb qui refusent de coopérer pour freiner les mouvements migratoires vers le nord ; Israël et la Palestine qui ne pourront jamais être en paix.
La source du malheur ? Les frontières. À l’heure où les populations n’ont jamais été si informées des problèmes des autres, de leurs conditions comme des possibles solutions humanitaires et solidaires pour les améliorer, jamais les États n’ont été si impuissants à être décisifs sur leur sort. Quel gouvernement peut, en toute conscience, au sein de ses frontières, déclarer qu’il peut résoudre seul la question migratoire, les crispations religieuses ou la détérioration du climat ?
Seuls, des États impuissants
Or, au lieu de voir cette vérité en face, des régimes autoritaires, qu’ils soient totalitaires ou démocratiques, font fi d’une aspiration silencieuse d’une majorité des peuples à la concorde. Car, cette majorité-là regarde le monde avec ses écrans, constate l’impossibilité de résoudre à l’échelle d’une Nation des problèmes qui la dépasse, alors elle ronge son frein. Le chaos vénézuélien est à cet égard symptomatique.
Trop de désordres anxiogènes visibles, à l’échelle d’une planète, sur un écran finissent probablement par relativiser le sien. De même que l’ivresse sportive ou humanitaire qui enfreint les frontières suggère autant de jubilation que d’émulation. Méditons alors le propos éclairé de l’historien Yuval Harrari dans Sapiens quand il affirme que « la guerre est désormais moins profitable que la paix ». Nul doute qu’un jour viendra où les hommes de ce monde, conscients de leur solitude universelle, en tireront le meilleur profit.
Lire également sur ouest-france.fr : « Combattre l’antisémitisme : l’honneur de la France », par Christian Lequesne

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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