Génétique : l’ADN a bon dos

Charlie Hebdo – 27/02/2019 – Antonio Fischetti –
Ceux qui veulent absolument se définir par quelque chose d’indépendant de leur volonté cherchent souvent la réponse dans l’origine géographique, la couleur de peau, ou ce genre de foutaises. Mais ils s’orientent parfois aussi – et en plus du reste – du côté des gènes.
Ils s’appuient alors sur un courant scientifique, particulièrement vivace aux États-Unis, où de nombreux chercheurs s’efforcent de trouver des gênes pour absolument tout et n’importe quoi : homosexualité, violence, traits de caractère, etc. Le principe consiste à comparer le génome d’un groupe de personnes possédant un trait donné à celui d’une population de référence. Avec cette méthode, de nombreux gênes ont prétendument été mis en évidence : pour l’alcoolisme, la timidité, la générosité, le bavardage et tout une tripotée d’autres comportements.
Parmi les exemples les plus étonnants, on a parlé du « gêne du chauffard », que prétend avoir découvert Steven Cramer chercheur à l’université de Californie, après avoir étudié le génome des mauvais conducteurs automobiles. D’autres scientifiques ont travaillé sur la génétique des opinions politiques. Le principe consiste à comparer les votes de jumeaux monozygotes et dizygotes (respectivement « vrais » et « faux » jumeaux). Les premiers sont identiques génétiquement, tandis que les seconds ont grandi dans le même milieu mais n’ont pas les mêmes gênes : cela permettrait de distinguer ce qui relève de la biologie et de l’environnement. Ainsi John Hibbing et Kevin Smith, de l’université du Nebraska, ont découvert que les vrais jumeaux ont davantage tendance à voter de la même façon que les faux jumeaux… et de là, ils ont déduit que les idées politiques ont des bases génétiques.
Des travaux très contestés
Sur le même principe, d’autres scientifiques sont arrivés à la conclusion que la croyance religieuse aurait aussi un fondement dans l’ADN ! Si Dieu en personne n’échappe pas aux gênes, rien d’étonnant à ce qu’il en aille de même pour le sexe. Dans ce registre, des chercheurs ont trouvé que l’infidélité a des causes génétiques, au motif qu’entre vrais jumeaux ont a tendance à retrouver davantage le même comportement sexuel (tromper son partenaire ou lui être fidèle, en l’occurrence) qu’entre deux faux jumeaux. Précisons que tous ces travaux sont très contestés : à ce jour, on n’a pas plus identifié de gêne de l’homosexuel que de gêne du bigot, de gêne du truand ou de gêne du partouzeur… 
Pourtant, l’idée n’est pas forcément absurde. En effet, certains gênes pourraient conduire à secréter davantage de testostérone, hormone bien connue pour influencer le comportement : on peut alors imaginer qu’elle conduise à être plus agressif, à voter plus à droite, à rouler plus vite en voiture, ou avoir une libido débridée…
Mais le problème est surtout l’instrumentalisation politique de cette course aux gênes. On peut l’utiliser pour stigmatiser ou psychiatriser certains comportements (« vous voyez bien que ces gens là ne sont pas normaux »). Inversement, elle peut aussi cautionner une revendication identitaire (« voilà la preuve qu’on est fondamentalement différents »), voire une déresponsabilisation (« si je suis pédophile, c’est la faute à mes gênes »)… Or, quand bien même les gênes influenceraient le comportement, ils n’induisent qu’une légère prédisposition. Par-dessus tout, il y a la culture et le libre arbitre.  Avoir tel ou tel génome ne nous définit pas plus qu’être blanc ou noir en se réfugiant sous de prétendues « racines » – génétiques ou autres -, mais au contraire lorsqu’on s’en affranchit.
Recherche d’ADN, le filon identitaire (Natacha Devanda)
Une poignée de dollars, un peu de salive crachée dans un tube à essai, c’est le prix à payer pour savoir qui on est vraiment. Cette quête d’identité, ce questionnement humain fondamental et infernal, passe désormais par la science et le marketing via les sociétés d’analyses. En France, les tests ADN sont fermement encadrés par la loi. Pas grave, Internet regorge de sociétés prêtes à tout déballer. Mais, outre que l’échantillonnage des banques de données est limité – ce qui donne des résultats parfois imprécis -, certaines sociétés semblent filouter les clients, à en croire les commentaires de mécontents attendant leur résultat. Sans compter que le fait que des millions de personnes consentantes cèdent leur génome à des sociétés privées devrait poser d phénoménales questions éthiques. Ben non ! Dans le monde mi-parano, mi-insouciant d’aujourd’hui, on est prêt à croire aux contes de fées. 
Momondo en raconte une version  » aimons-nous les uns les autres ». En 2016, cette entreprise a lancé un concours en sélectionnant des volontaires pour un DNA Journey (littéralement, « voyage de l’ADN). Lors des entretiens individuels (filmés) chacun dit sa fierté d’être anglais, français, irakien, cubain… et débine ces « étranges étrangers » qui peuplent le reste de la planète. Il y a ce blondinet à la carrure de Viking « 100 % islandais« . Adepte de la pureté, il fait pâle figure en se trouvant d’improbables ancêtres espagnols, italiens, portugais. Un Anglais « pas fan des Allemands » découvre – bingo !- qu’il a du sang teuton dans les veines. L’apothéose ? Des retrouvailles inespérées et so Hollywood entre le cousin turc et la cousine kurde. Des ennemis d’hier que les liens du sang font se tomber dans les bras.
Momondo dévoile alors sont credo : explorez « votre propre diversité », découvrez « à quel point vous êtes connecté avec le reste du monde ». C’est chouette et c’est aussi sa raison d’être : vendre des voyages. « Chéri, on réserve un all inclusive pour voir les cousins inconnus au bout du monde ? » La famille, cette valeur refuge. Au sens financier.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Justice, Science, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.