Au Japon, on loue des amis pour rompre l’isolement

Ayano Kobayashi, jeune mère célibataire, en compagnie de Yuichi Ishii, son faux mari, papa de substitution tarifé de sa fille. | JOHANN FLEURI.
Ouest-France  07/02/2019 Modifié le 22/02/2019 De notre correspondante à Tokyo Johann FLEURI
La solitude, ça n’existe pas, chantait Bécaud. Au Japon, le phénomène est pourtant devenu si important que des mères célibataires, des divorcés, des cadres débordés ont recours à des agences spécialisées dans la fourniture de faux amis. Certains « acteurs » acceptent même de jouer les pères de substitution.
Depuis la naissance de sa fille, Ayano Kobayashi, 36 ans, n’a qu’une envie, que « celle-ci soit heureuse ». Ayano s’est séparée du père de son enfant alors qu’elle était enceinte. Elle se retrouve mère célibataire dans un pays où les enfants sont presque exclusivement conçus au sein du mariage et où à peine 2 % des habitants sont divorcés.
Personnalité solaire, Ayano se bat pour joindre les deux bouts financièrement en cumulant un emploi de caissière au supermarché et de serveuse le soir, dans un bar de Tokyo. Lorsqu’elle apprend que les enfants se moquent de sa fille, à l’école, car elle n’a pas de père, elle se sent désemparée. « Je me suis laissée tenter par la location de proches. »
Chez Family Romance, agence spécialisée dans la location d’amis, elle rencontre cinq « pères » potentiels pour sa fille. Elle choisit Yuichi Ishii, 38 ans, acteur et fondateur de l’entreprise qui emploie 2 000 personnes à travers l’archipel. Depuis deux ans, il rend visite à Ayano et sa fille deux fois par mois. « Finis les soucis à l’école. Ma fille a retrouvé le sourire et demande souvent : « Quand est-ce que papa vient à la maison ? »»
Grisée par l’enthousiasme de sa fille, Ayano avoue à demi-mot, essuyant des larmes sur ses joues : « Ma fille croit que Yuichi est son vrai père. Je lui dirai la vérité lorsqu’elle entrera à l’université. J’espère qu’elle comprendra pourquoi j’ai menti et qu’elle se souviendra des moments heureux que nous aurons vécus tous les trois. » Car pour elle, une chose est sûre : elle offre le « père idéal » à son enfant.

Coupe de cheveux à la mode, costume complet, Yuichi Ishii est un homme d’affaires et un célibataire épanoui. Il accueille ses clients dans une tour moderne du quartier chic d’Odaiba, l’île artificielle de la capitale japonaise. À Family Romance, on peut louer les services d’un ami pour 20 000 yens (160 €) les quatre heures.
Tout a commencé il y a une quinzaine d’années. « Une amie, mère célibataire, souhaitait que je l’accompagne à une réunion parents-élèves. Ostracisée, elle voulait que je fasse semblant d’être son mari pour ne plus être pointée du doigt. L’idée est née à ce moment-là. »

Fondée il y a dix ans à Tokyo, où la demande est la plus forte, Family Romance enregistre aujourd’hui 250 commandes par mois. L’agence emploie des « acteurs » – à dire vrai surtout des « actrices »– âgés de quelques mois à 85 ans, capables de se transformer en proches de substitution sur-mesure. Les occasions ne manquent pas : mariage, fête d’anniversaire, repas de famille, dîner en amoureux.
Papa dans 25 familles

Le rôle le plus demandé reste celui de membre de la famille. Yuichi Ishii interprète celui du papa dans vingt-cinq familles différentes. Parfois, les enfants sont au courant, parfois non. Pas gênant ? Yuichi Ishii n’a pas d’état d’âme : « Nous mettons en garde les clients sur la conséquence d’un tel mensonge dans la vie future de leurs enfants, mais ils sont seuls responsables de la décision finale… »
Sur son téléphone portable, des centaines de photos. En apparence, des souvenirs heureux, des fêtes entre amis, des repas de famille sans histoires. Sous le vernis, des clients accompagnés d’amis tarifés. La photo d’une noce apparaît sur l’écran. Une quarantaine de convives pose autour du couple. « Le client était l’époux. Tous les invités étaient des salariés de l’agence. Il s’agissait d’une seconde noce pour lui et les parents n’ont pas voulu se déplacer. » Aux yeux des collègues de travail, l’illusion d’une fête réussie était parfaite.
Au Japon, on dissocie le tatemae, le masque que l’on porte en société, de ce que l’on pense vraiment, le honne. L’être et le paraître. En société, la vertu repose sur la faculté à maîtriser son honne pour adopter cette attitude idéale, attendue par l’environnement extérieur. Dans ce contexte, il est parfois difficile de trouver une oreille attentive.
A la mort de son épouse, Kazu Nishida, 60 ans, a commencé à se sentir « extrêmement seul »: « Je me suis disputé avec mes enfants, ils ne veulent plus me parler. » Retraité, il n’a plus de contact avec ses collègues. Ses horaires à rallonge, lorsqu’il était employé, ne lui ont pas permis d’entretenir des amitiés hors de l’entreprise. « Lorsque j’ai vu un reportage sur la location d’amis à la télé, je ne comprenais pas l’intérêt de toute cette mise en scène. Et puis, je me suis senti si seul, j’ai décroché mon téléphone. »
Depuis un an et demi, Kazu loue les services d’une femme et d’une fille. Ensemble, ils prennent des repas et vont au parc. « Le dialogue a été facile tout de suite. Quand elles m’ont appelé « papa », j’étais bouleversé.» Sa fausse épouse est devenue la seule personne à qui il pouvait « confier le chagrin de [son] deuil ».
L’explosion du business des faux amis au Japon met en lumière une grande détresse humaine. Yuichi Ishii n’oubliera jamais ce jour où il a été appelé pour prendre un café avec un « ami » à la gare centrale de Tokyo. « En arrivant sur place, j’ai compris que le client avait l’intention de se suicider.» Yuichi Ishii trouve les mots, lui propose d’aller dîner et paie l’addition. « À la fin de la soirée, il souriait. Je ne suis pas un spécialiste mais je pratique la thérapie du cœur. »
Johann FLEURI correspondante à Tokyo
 
Au Japon, Yuichi Ishii joue le faux mari ou le faux père. C’est son métier
L’Obs

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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