Les comptoirs européens de la Chine

Ouest-France 16/17-03/2019
Les autorités chinoises ont, depuis dix ans, planté leur drapeau sur des noeuds commerciaux importants en Europe. L’éditorial de Laurent Marchand

Avant Internet, avant la saturation des images, les cartes des livres d’histoire nous emmenaient au bout du monde. Les lignes de chemin de fer nous faisaient traverser l’immensité russe. Les routes maritimes nous faisaient découvrir l’océan Indien, le Pacifique. La Chine, au loin, était un objet mystérieux. Fermé essentiellement sur lui-même, sauf sur son littoral.
Le long de la côte, des comptoirs avaient été installés au XIXe siècle par les puissances européennes. Britanniques, Français, Allemands, Belges, Italiens avaient ainsi un point d’appui commercial et un repère stratégique au temps du mercantilisme. Tout comme la Russie et les États-Unis.

Aujourd’hui, les cartes sont inversées. C’est la Chine qui installe ses comptoirs en Europe, sur terre et par mer, dans le cadre du vaste projet appelé la Nouvelle route de la soie. À ce jour, treize pays européens ont déjà signé un protocole avec Pékin pour participer à ce projet. Le Portugal, Malte et la Grèce, et presque tous les pays de l’ancienne Europe de l’Est. Deux autres sont en négociation : le Luxembourg et l’Italie.
Fidèles à la stratégie du jeu de go, les autorités chinoises ont, depuis dix ans, planté leur drapeau sur des noeuds commerciaux importants en Europe. La crise de 2008 les a beaucoup aidés. Lorsque nous nous endettions, les liquidités étaient chinoises. Il suffit de se rendre au Pirée, en Grèce, où Pékin a racheté un terminal, pour mesurer la puissance de cette installation. Dans le port d’Hambourg aussi, la mondialisation made in China est impressionnante.
Enjeu de puissance

Vendredi, le président Xi Jinping sera à Rome pour une visite européenne qui doit aussi le mener en France. Avec le gouvernement italien, cinquante accords commerciaux doivent être signés. Pékin lorgne notamment sur les ports de Gênes, de Trieste et de Venise. C’est un peu Marco Polo à l’envers. La puissance commerciale s’est inversée.
Les Européens ont mis beaucoup de temps à prendre acte de ce bouleversement géostratégique. Les analystes l’annonçaient, mais l’appétit commercial était le plus fort. L’Allemagne en a fait même un pilier de son excédent commercial. Jusqu’à découvrir, en 2016, qu’un joyau allemand de la robotique, Kuka, venait de finir dans des mains… chinoises.
L’arrivée de Trump a fini de convaincre. Son ardeur à contrer la puissance chinoise est le seul thème sur lequel il fait l’unanimité. La Chine ne copie plus, elle innove. Et si l’Occident ne reste pas compétitif sur les nouvelles frontières de la technologie – la 5G, le numérique et les sujets de défense sont dans tous les esprits actuellement -, il sera tributaire de Pékin.
En Italie, le sujet est source de vives tensions au sein du gouvernement. La Ligue, lourdement claironnée par Washington, remet à présent en cause les aspects sensibles du protocole d’accord que Xi doit signer vendredi prochain, après les avoirs pourtant préparés avec le Mouvement 5 Étoiles. L’Italie, à traction populiste et en mal de liquidités, serait le quatorzième pays à signer, le premier du G7.
En publiant un rapport plus musclé que d’ordinaire sur les investissements étrangers, la Commission européenne vient d’alerter sur les risques stratégiques en cours. Face aux appétits d’une Chine qui n’est plus seulement la fabrique du monde mais la prochaine première puissance mondiale, les Européens doivent rester soudés, faire bloc. Sous peine, sinon, de devenir un musée.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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