Le porte-conteneurs « Grande America » et les autres « Grande n’importe quoi »

Charlie Hebdo – 27/03/2019 – Jacky Bonnemains –
Le transport maritime est au plus mal. Il est gagné par la précipitation, l’incompétence et le gigantisme. Le naufrage du Grande America est une catastrophe écologique et sociale. Le sale business en direction de l’Afrique de l’Ouest se conjugue avec le sale diesel soufré que les courtiers en produits pétroliers y déversent. Le Grande America de 2019 est en quelque sorte le jumeau du Probo Koala de 2006 (1).

« Quand les Grimaldi descendent en Afrique, c’est des poubelles pleines de pochettes surprises.  » Jacky Bonnemains. Robin des Bois
Grande Abidjan, Grande New York, Grande Dakar…, tous les bâtiments de la compagnie Grimaldi Lines sont baptisés en grande pompe dans les ports dot ils portent le nom, en présence de gouverneurs, de maires et d’ambassadeurs. Grimadi Lines est plus qu’une compagnie maritime, c’est un pays, et son activité diplomatique est supérieure à celle du Vatican.
Les porte-conteurs, porte-camions, porte-voitures et porte-tanks de Grimaldi Lines sont dans le collimateur de l’association Robin des Bois depuis une quinzaine d’années. Dans les ports de Sète, de Marseille, d’Anvers et du Havre, la zone arrière des quais de Grimaldi est couverte sur une dizaine d’hectares de voitures d’occasion de troisième ou de quatrième main. Par milliers, dans un flux toujours renouvelé, elles convergent vers les ports, refoulées par les contrôles techniques, récupérées par les épavistes, accablées par les malus.  Elles attendent qu’une « Grande quelque chose » arrive et les embarque dans ses tripes obscures pour les excréter en Afrique de l’Ouest. Au début de ce commerce Nord-sud, ces voitures étaient qualifiées à l’arrivée de « parisiennes » et regardées avec une certaine coquetterie. Aujourd’hui, elles y sont qualifiées « d’emmerdeuses » et considérées comme des déchets.
Le parking Grimaldi au Havre est l’ombre du quai de l’Europe. Les initiés l’appellent « quai de l’Afrique poubelle ». Dans la famille « Grande », le Grande America n’était pas jusqu’alors le plus sulfureux. La médaille de plomb pouvait être attribuée au Grande Nigeria.
Ce bâtiment est un feuilleton à lui tout seul. Nous n’en citerons pas tous les épisodes. Dans le port brésilien de Santos, en août 2018, les caméras du site filment au crépuscule l’arrivée d’une embarcation contre sa coque et le hissage à bord d’objets non identifiés. Dès l’aurore, la police fouille le navire et trouve dans des conteneurs pleins de riz et e métaux dix-huit valises étanches avec une charge globale de 1,2 tonnes de cocaïne. La complicité d’une partie de l’équipage n’est pas discutable. Les conteneurs étaient à destination d’Anvers. En 2007, en plein été, le Grande Nigeria, toujours pressé et luttant contre les marées, a provoqué sur les rives de l’Elbe une vague scélérate qui a projeté sur des rochers et blessé des enfants et leurs accompagnateurs, paisibles usagers d’une plage d’agrément. En février 2013, à la sortie du port du Havre, malgré un avis de tempête exceptionnelle, le Grande Nigeria, décidant de partir coûte que coûte, a été victime d’une perte totale de propulsion et projeté contre la digue. Rien n’arrête les navires de Grimadi Lines. La ponctualité a valu plusieurs récompenses à la compagnie…
Douze heures après le naufrage du Grande America, Robin des bois a été alerté par un citoyen du Havre de l’arrivée imminente, en provenance de Hambourg, du Grande Nigeria. En effet, sur l’AIS (Automatic Identifucation, System), ce cumulard d’accidents, de déficiences et de trafics illicites, se faufilait en mer du Nord avec son culot habituel entre tous les navires descendant vers le golfe de Gascogne, à une vitesse nullement tempérée par les retombées du naufrage de son navire jumeau. Relayé par le député de Seine-Maritime Jean-Paul Lecoq, Robin des bois a réclamé que des visites approfondies soient effectuées par les inspecteurs du centre de sécurité des navires sur Grande Brasile en instance de départ et sur le Grande Nigeria en instance d’arrivée. L’accueil de la corporation a été mitigé, insistant sur le fait que la vigilance ne devait pas être confondue avec le harcèlement, que les contrôles dans les ports se pratiquent dans un cadre européen harmonisé. « Il y a des compagnies nettement moins performantes » a osé le directeur adjoint de la Direction interrégionale de la mer (Dirm).
Le 20 mars à 18h55, le Grande Brasile a quitté Le Havre sans encombre et gagné le large avec son étrave rouillée, des centaines de conteneurs en pontée, quelques camions coincés entrez les piles et des milliers de véhicules d’occasion dans les soutes. En route pour l’Afrique : Dakar, Nouakchott, Conakry, Lomé, Bata Douala, Takoradi. Quant au Grande Nigeria, il était en zone d’attente en face de Deauville. Il attendait le départ du Grande Brasile pour se mettre à quai.Il a été visité par quatre inspecteurs pendant que de nouveaux conteneurs et engins roulants s’ajoutaient à ceux qui avaient été chargés à Hambourg, enfournés dans les garage set empilés sur le pont. La brigade n’a pas trouvé à bord d’insuffisances techniques ou d’atteintes suffisamment graves aux conditions de travail des marins multinationaux pou le retenir. Il a quitté Le Havre les doigts dans le nez, et peut-être même avec un doigt d’honneur à l’adresse de robin des Bois, vers 1 heure du matin, en route pour L’Afrique…

All-focus

Le Grande Nigeria est régulièrement épinglé dans les ports européens pour des non-conformités dans les procédures et les équipements de lutte contre les incendies. C’est une pathologie générique pour tous les navire du groupe. Un de ses confrères, le Republica di Roma, a pris feu dans la rade de Lomé, au Togo, en 2014. Le rapport du MIT (Ministère italien des Infrastructures et des Transports) est critique. Certains camions étaient chargés de carcasses d’ordinateurs, de motos, de pneus usagés, de matelas, de climatiseurs  et autres appareils électroménagers usagés. Les systèmes d’alarme feu étaient défaillants, et les marins chargés de l’intervention d’urgence ne disposaient pas  de tous les équipements autonomes de protection contre les vapeurs toxiques. Le MIT souligne qu’un début d’incendie dont les causes sont similaires avait eu lieu sur le Grande Colonia à Anvers le 28 octobre 2013 et rappelle que la « Compagnie [Grimadi Lines] n’a pas fourni les renseignements officiellement demandés au sujets d’évènements similaires antérieurs survenus à bord des navires de la flotte« .  Le rapport du MIT est tombé dans les oubliettes…
(1) Pour plus d’informations sur la cargaison de Grande America et sur le Probo Koala : robindesbois.org

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