Le drame fruitier en 4 actes

Biocontact / magazine mensuel indépendant en magasins bio – avril 2019 – l’édito de Jean-Pierre Camo –
Les fruits n’ont jamais manqué autrefois sur les tables d’une France majoritairement rurale (hormis lors de catastrophes climatiques). Chaque région, voire chaque village, cultivait ses propres variétés, privilégiant celles qui résistaient le mieux aux conditions climatiques et aux maladies parasitaires et qui s’adaptaient le mieux à la nature du sol. Autrement dit, les productions restaient, par la force des choses, locales et de saison. Les arbres étaient résistants, les fruits riches en vitamines, enzymes et minéraux. On croquait à pleines dents les délicieux fruits du jardin. Voilà pour l’acte I.
Puis, au milieu du siècle dernier, nos vergers ont vu l’arrivée massive des premiers traitements antiparasitaires chimiques. Le début de la production agricole de masse. Les arbres fruitiers devaient produire en quantité mais aussi porter de « jolis » fruits, exempts de défauts dans leur apparence et, si possible, bien calibrés. L’imperfection n’a désormais plus sa place dans l’agriculture industrielle, plus soucieuse de rentabilité que de qualité. Ou plutôt si, mais le mot « qualité » a changé de sens… D’où la nécessité de peler les fruits (industriels) avant de les consommer car c’est sur la peau que se concentrent tous les résidus de pesticides (selon Générations futures, le raisin bat tous les records). Dommage car c’est justement dans la peau que se concentrent les si bénéfiques polyphénols, d’excellents antioxydants. C’est l’acte II.
Tous les arbres fruitiers ne pouvaient, bien sûr, répondre à ce cahier des charges drastique. Il a fallu réduire le nombre de variétés pour, dans le cas de la pomme, n’en retenir qu’une petite dizaine, parmi lesquelles trône en majesté la reine golden.
Les volumes produits ont vite dépassé la capacité de consommation d’une région, il a fallu exporter (et surtout importer) les fruits sur des distances de plus en plus grandes. Donc les cueillir verts. Hélas, ces fruits n’ont pas eu le temps de développer leurs qualités gustatives et nutritionnelles. On consomme aujourd’hui des fruits de toutes saisons et de toutes provenances, cueillis avant maturité, au bilan carbone désastreux (ah, les poires d’Argentine !) et sans aucun intérêt organoleptique. Acte III.
Mais ce n’est pas fini ! Car quel enfant fait encore d’un simple fruit frais son goûter ? (Pour rappel, le goûter est l’heure idéale pour consommer les fruits frais, qui ne font pas bon ménage avec les autres aliments dont ils perturbent la digestion.) Les publicités de malbouffe destinées aux enfants (toujours autorisées, malgré un projet de loi « Protéger la population des dangers de la malbouffe », censuré au dernier moment par le Gouvernement) ne les incitent-elles pas à préférer une barre chocolatée ou des biscuits archi-sucrés et pauvres en nutriments essentiels ? Heureusement, pédagogues, chercheurs, professionnels des métiers de bouche et de santé œuvrent à corriger le tir au sein de l’Association nationale pour l’éducation au goût des jeunes (www.reseau-education-gout.org). Car il y a urgence. Le désamour des fruits sera notre acte IV.
Local, bio, mûr, non pelé (lavé quand même) et de saison (et dégusté sur un estomac vide), voilà le fruit comme on l’aime. Avec nous, écrirez-vous l’acte V du fruit ?

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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