Le Japon d’une ère à l’autre

Ouest-France  05/04/2019 Jean-Marie Bouissou, Représentant de Sciences Po au Japon

EditoLes Japonais sont attachés au système des ères plutôt qu’à notre calendrier. Ils entreront bientôt en l’an 1 de l’ère Reiwa, une période nouvelle portée par un certain optimisme social et économique.
Au Japon, la fin d’une ère est bien plus que celle du règne d’un homme. Le calendrier officiel ne connaît qu’elle : aujourd’hui, le Japon n’est pas en 2019, mais en 31 de l’ère Heisei, et bientôt en l’an 1 de l’ère Reiwa.
Les Japonais voient chaque ère comme un cycle. Le nom qu’on lui attribue est censé refléter les attentes de la nation pour la nouvelle période qui s’ouvre. Celle qui a précédé Heisei était Shôwa (1926-1988), la bien mal nommée Harmonie éclairée que le Japon, devenu une puissance moderne, entendait établir dans une Asie qu’il dominerait.
En 1989, après le formidable redressement qui avait fait de l’Archipel la deuxième économie et la première puissance financière du monde, Heisei promettait L’Accomplissement de la Paix : l’apogée du miracle japonais. Un an plus tard, une terrible crise a commencé. Elle a détruit la moitié de la capitalisation boursière du Japon, ébranlé ses fondations économiques, politiques et sociales, et miné son dynamisme.
Sa croissance est en berne, et l’aura de ses entreprises ternie par des manquements répétés dont l’accident nucléaire de Fukushima est le pire, mais pas le seul. Sa population diminue et vieillit massivement. Une succession de catastrophes naturelles (séisme de Kobe en 1995, tsunami de 2011) lui a cruellement rappelé sa fragilité. La pauvreté et les inégalités y sont parmi les plus élevées de l’OCDE, et sa dette publique approche 250 % du PIB. Entre ambitions chinoises et caprices de M. Trump, sa situation géostratégique s’est fragilisée.

Fleurs de pruniers. Photo d’illustration. | PIXABAY
L’idéogramme wa est fréquent dans les noms d’ère, mais rei n’a jamais été utilisé. Ils ont été tirés d’un poème sur l’éclosion « harmonieuse » (wa) des premières fleurs d’un prunier pendant le mois « auspicieux » (rei) au sortir de l’hiver. Tradition et modernité, résilience et fécondité, cycle indestructible de la nature et de la vie malgré toutes les épreuves… Tous les fondamentaux officiels de la culture japonaise sont réunis pour baptiser l’ère nouvelle. Mais en bon communicant, M. Abe a aussi évoqué à l’usage des jeunes générations La seule fleur au monde, immense succès du célébrissime boys band SMAP (1988-2016).

Selon les sondages qui ont déferlé, les Japonais restent plutôt attachés au système des ères : la moitié d’entre eux affirment n’utiliser que lui, un quart seulement préfère notre calendrier. Mais en dépit du battage médiatique, les deux tiers n’attendent de la nouvelle ère aucun nouveau souffle, et ils sont autant à dire que son nom n’évoque rien chez eux qu’à dire l’aimer beaucoup. Une seule fleur de prunier aura du mal à faire le printemps.

Note – L’ère Heisei est l’ère actuelle du Japon. Elle a commencé le 8 janvier 1989 avec le début du règne de l’empereur Akihito le lendemain de la mort de son père et prédécesseur l’empereur Hirohito. Ainsi 2018 correspond à l’an 30 de l’ère Heisei. Wikipédia / Date : dim. 8 janv. 1989 – mar. 30 avr. 2019

 

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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