Les riches, ces mal-aimés

On les jalouse, on les envie, surtout on ne les aime pas. Même quand ils donnent leur argent pour la bonne cause. L’historien allemand Rainer Zitelmann a étudié dans plusieurs pays, dont la France, les mécanismes de cette détestation.

AFP PHOTO JEAN-PIERRE MULLER (Photo by JEAN-PIERRE MULLER / AFP)

Le Monde 19/04/2019 Propos recueillis par Pascale Krémer et Eric Collier Publié le 19 avril 2019
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« Mécénat vautour », « générosité dévoyée », « dons de milliardaires défiscalisés »… La décision très rapidement annoncée de quelques-unes des grandes fortunes françaises (Arnault, Pinault, Bettencourt) de contribuer financièrement à la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame, après l’incendie du 15 avril, a été accueillie par une salve de Tweets et de réactions virulentes. Ce flot de sarcasmes et d’incompréhensions – « Y aura pas d’article pour tous les prolos qui ­fileront la totalité de leur salaire » – rappelle combien les Français ne tiennent pas en très haute estime leurs riches compatriotes.
Alors que François Hollande a affirmé, en 2006, qu’il « n’aime pas les riches », Emmanuel Macron est souvent accusé, comme son prédécesseur Nicolas Sarkozy, d’être « le ­président des riches ». Des attaques que le président de la République attribue aux « passions tristes » de ses concitoyens.
Raphaël Glucksmann et sa parka
Soit une sorte d’envie ­mêlée de mépris affiché pour l’opulence, qui vient parfois se ­loger dans de curieux détails : ­futur candidat de la gauche aux élections européennes, Raphaël Glucksmann a subi les foudres des internautes – et une retouche à la « une » des Inrocks du 6 février – pour avoir porté une parka d’une marque réputée onéreuse lors d’une manifestation publique. Les Français n’aiment pas l’argent ? A voir. Ecrivez « comment devenir… » dans la barre de recherche de ­Google, vous verrez apparaître « comment devenir riche » en première occurrence. Tapez « je veux être », et vous verrez apparaître, en deuxième suggestion, « je veux être riche » – juste après « je veux être heureux ».
L’Allemand Rainer Zitelmann, docteur en histoire et en ­sociologie, ancien éditeur et responsable des pages Idées du quotidien conservateur Die Welt, s’est penché sur ce paradoxe. Il a publié une vingtaine d’ouvrages, notamment consacrés au capitalisme et à la psychologie des ultrariches (The Wealth Elite, Lid publishing, 2018, non traduit). Il a aussi fait fortune dans le secteur de l’immobilier. Il publie une vaste enquête en allemand et en anglais (Prejudice and Stereotypes Against the Wealthy) sur la perception des riches en France, au Royaume-Uni, en Allemagne et aux Etats-Unis, qui n’a pas encore d’éditeur en France. Son étude, menée par Ipsos Mori/Allensbach (2018), vient appuyer l’actualité au moment où les dons pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris font polémique: seuls 12 % des Français interrogés pensent que les riches donateurs veulent faire le bien d’autrui, tandis que 25 % estiment qu’ils donnent d’abord pour leur propre bénéfice (déductions fiscales, réputation).
Comment en êtes-vous venu à vous intéresser aux riches, et plus particulièrement à la perception qu’en ont les ­populations ? Est-ce parce que vous êtes vous-même concerné ?
Les riches, c’est la seule minorité que les gens se sentent libres de ­dénigrer sans jamais craindre d’être critiqués en retour. Je vis à Berlin et, en 2018, des manifestants ont parcouru les rues en brandissant des pancartes « Tuez votre propriétaire ! » Le Spiegel, le leader des newsmagazines en Allemagne, a publié un article titré : « Au diable les riches ! » Tout cela me dérange. Alors je me suis plongé dans les études réalisées partout dans le monde sur les préjugés et stéréotypes. Il y en a des milliers sur les préjugés liés aux femmes, aux ­personnes noires, juives, homosexuelles, pauvres, etc. Mais pas d’étude majeure sur les stéréotypes afférents aux riches. J’ai voulu combler ce manque.
Qui considérez-vous comme « riche » ?
Dans notre étude, ce sont les personnes qui disposent d’un million d’euros, en dehors de leur résidence principale.
Vous avez mené l’enquête au printemps 2018 dans quatre pays : France, Allemagne, ­Royaume-Uni et Etats-Unis…
J’ai missionné deux instituts de ­recherche (Ipsos MORI et Allensbach) pour mener la première enquête internationale sur les stéréotypes liés aux riches. Au total, 4 500 personnes ont été interrogées dans ces quatre pays (dont 1 011 en France). Elles ont répondu à des dizaines de questions, par exemple sur les traits de personnalité qu’elles associaient aux riches.
Quels traits de caractère ­associe-t-on aux plus fortunés ?
Dans les quatre pays, les interrogés attribuent des caractéristiques ­morales négatives aux riches : ils seraient froids, autocentrés, égoïstes, avides, malhonnêtes… Nombreux sont ceux pour qui les riches ne peuvent le devenir qu’au détriment des pauvres. En Allemagne, une personne sur deux considère que les riches sont responsables des principaux problèmes du monde, des crises financières ou humanitaires.
En France aussi, un tiers des interrogés a tendance à désigner les riches comme boucs émissaires, alors que ce n’est le cas que chez un quart des Américains, un cinquième des Britanniques. Certes, les Français voient les riches comme travailleurs (45 % des sondés) et intelligents (41 %), ils les ­admirent clairement pour ça. Mais en même temps, ils les considèrent comme matérialistes (40 %) ou arrogants (37 %).
Avez-vous relevé d’autres spécificités françaises ?
Nous avons distingué trois groupes. Les « non-jaloux » (qui jalousent peu ou pas du tout les riches), les « jaloux sociaux », et, entre les deux, les « ambivalents ». En France, le pourcentage de « non-jaloux » est remarquablement faible, à 27 % – par comparaison, il s’établit à 47 % au Royaume-Uni, à 49 % aux Etats-Unis, à 34 % en Allemagne. En France, moins d’un cinquième des répondants considère que la société dans son ensemble bénéficie des millionnaires à travers le fort taux d’imposition auquel ils sont soumis. Et ils sont même deux fois plus nombreux à considérer que la plupart des riches sont des tricheurs fiscaux.
Ils espèrent l’accroissement de l’imposition des plus fortunés ?
Dans aucun autre pays étudié on ne trouve un tel soutien à une imposition drastique des riches. 61 % des répondants en France se prononcent en faveur d’une hausse substantielle des impôts des millionnaires, même s’ils n’en tirent eux-mêmes aucun bénéfice. Et ce qui est intéressant, c’est que les hauts revenus (plus de 4 500 euros net) sont également en faveur d’une taxation extrêmement élevée des riches. Ce n’est pas le cas dans les trois autres pays.
Cette vision égalitariste partagée par tant de Français transparaît également dans les critiques acérées contre les salaires des hauts dirigeants. Quand on demande s’il est acceptable que certains hauts dirigeants gagnent 100 fois plus que leurs employés, 61 % des interrogés répondent que de tels salaires sont « choquants ». Et ce qui est vraiment frappant, c’est que la réponse est la même que l’on soit très éduqué ou peu éduqué, que l’on dispose de hauts ou de bas revenus. Même les personnes à revenu élevé critiquent durement les riches. Le ressentiment envers les riches traverse toute la société. En temps de stabilité politique et économique, les ­riches ne souffrent pas trop des préjugés. Mais en temps de crise, lorsqu’on cherche des boucs émissaires, c’est une autre histoire.
Ce que l’on pense des plus ­fortunés varie-t-il en fonction de l’âge, du sexe ?
Oui, les femmes françaises semblent un peu plus envieuses que leurs congénères masculins. Et comme en Allemagne, les jeunes (moins de 30 ans) sont moins critiques des riches que leurs aînés (les plus de 60 ans) alors qu’aux Etats-Unis, c’est l’inverse. Les deux tiers des jeunes Français, par exemple, estiment que ceux qui ont fait fortune par eux-mêmes sont des ­modèles, contre 40 % des plus âgés. Et 35 % de ces jeunes Français rêvent de faire fortune.
Punchlines blindées : les riches dans la culture populaire
Dans le cinéma, la littérature, la mode et la pub, les riches sont source d’inspiration.
Soupçonneux
« Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu’il a été proprement fait. » Vautrin à Rastignac dans Le Père Goriot, de Balzac (1835)
Désabusé
« Même les riches ne font plus envie. Ils sont gros, moches, et vulgaires, leurs femmes sont liftées, ils vont en prison, leurs enfants se droguent, ils ont des goûts de ploucs, ils ­posent pour Gala. (…) C’est pour ça que tous les milliardaires sont sous Prozac ; parce qu’ils ne font plus rêver personne, même pas eux ! » Frédéric Beigbeder, L’amour dure trois ans (Grasset, 1997)
Calculateur
« Les pauvres c’est fait pour être très pauvres, et les riches pour être très riches. » Louis de Funès-Don Salluste, dans La Folie des grandeurs(Gérard Oury, 1971)
Odieux
« Fini le tiercé, fini les petites voitures, fini les petits week-ends au Crotoy… » Bernard Blier, en petit patron menaçant, face à ses employés tentés par une grève, dans Un idiot à Paris (Serge Korber, 1967)
Torturée
« Finalement, peut-être qu’on a un petit peu raison de se sentir coupable quand on est riche, quand on a trop. » Valeria Bruni Tedeschi, dans une interview à L’Express, lors de la sortie de Il est plus facile pour un chameau (2003)
Cynique
« Son nom n’est jamais sorti dans la presse pour scandale ­financier ou évasion fiscale… Le loser… » Un personnage de la bande dessinée Chères élites, de François Ravard et James (Fluide glacial, 1er mai 2019)
Philosophe
« Si à 50 ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie. » Jacques Séguéla (Télé matin, 2009)
Snob
« Je déteste les riches qui vivent au-dessous de leurs moyens. » Karl Lagerfeld, Le Monde selon Karl (Flammarion, 2013)
Pascale Krémer

 

Eric Collier
Rainer Zitelmann est doct en sciences politiques

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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