De la sérieuse difficulté à gouverner

Ouest-France 23/04/2019 Jean-Michel Dijan est journaliste et politologue français.

Le drapeau français flotte au dessus du Palais Bourbon où siège l’Assemblée nationale (illustration) | KENZO TRIBOUILLARD / AFP
EditoNous assistons peut-être à l’avènement d’une ère post-démocratique, où l’exercice du pouvoir va finir par rebuter ceux-là mêmes qui lui trouvaient quelque intérêt. Au découragement déclaré des maires, en particulier ruraux, à celui non moins exprimé de ces parlementaires méconnus qui, faute d’expérience, « doutent » explicitement de leur utilité comme de leur influence, s’ajoute cette disgrâce des chefs de l’État successifs condamnés à l’impopularité sitôt échu leur état de grâce post-électoral.
Pour une frange de plus en plus importante de l’opinion – sondages à l’appui -, les représentants du peuple sont impuissants à changer les conditions de vie des gens, mais pire encore à transformer dans les faits la société. Alors ils sont conspués. Cette défiance grandissante à l’endroit des élites fragilise certes la République, mais elle peut un jour être fatale au principe même de gouverner.
Dans son ouvrage de référence (1), le politologue Nicolas Rousselier explique que tous les régimes politiques modernes ont passé leur temps à « affaiblir les pouvoirs de gouvernements », certains du fait que seule au fond « la République du Parlement » dispose de légitimité. Alors pour contrer un puissant exécutif élu au suffrage universel, tout fut bon pour contrôler le pouvoir central, renégocier sa souveraineté au profit des collectivités locales et de l’Union européenne, le contester juridiquement si besoin, grâce à un Conseil constitutionnel désormais omnipotent. Si bien que, par sédimentations successives, la puissance publique garante de l’intérêt général s’est isolée, bureaucratisée. Son autorité s’en est affaissée.
Apprentis sorciers
Mais ce qui est nouveau, c’est l’aisance avec laquelle les contre-pouvoirs démocratiques s’autorisent à porter le fer à l’endroit même de l’État. La capacité du Sénat à s’emparer politiquement de l’affaire Benalla comme celle de la collectivité territoriale corse à imposer l’existence de son nom dans la Constitution sont des exemples de la tendance à réduire la gouvernance d’un pays à la somme de ses revendications institutionnelles ou catégorielles. Les citoyens ont-ils franchement envie et les moyens de comprendre les dissonances gouvernementales et les effets de manches qui conduisent leurs dirigeants à défendre leur pré carré politique ?
Il existe un réel danger à jouer aux apprentis sorciers de la démocratie, alors que son existence que l’on croyait éternelle est déjà contestée à l’intérieur même du périmètre européen. Qui ne voit pas que la stigmatisation croissante du pouvoir politique, le crédit médiatique accordé à une opinion qui le déteste, participe à le discréditer mais plus encore à rendre encalminée la gouvernance d’un pays ?
algré d’utiles mais interminables débats pour renouer un dialogue trop longtemps inexistant ; nonobstant l’expression politique des courants de pensée qui depuis la Révolution vitalisent la communauté nationale, et bien qu’il existe à tous les échelons de la vie publique les garde-fous démocratiques contre tous excès de pouvoir avérés, gouverner une nation va devenir une gageure. Raison de plus pour imaginer pendant qu’il est temps ce que serait un pays démocratique ingouvernable, c’est-à-dire privé de sa capacité à décider de ce qui est bien ou mal pour son peuple. C’est pourtant ce qui nous pend au nez si d’aventure on persévère dans la défiance.
(1) La force de gouverner. Le pouvoir exécutif en France, XIXe-XXIe siècles, par Nicolas Rousselier, Gallimard.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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