Vocabulaire et langage : le féminin s’est perdu en route !

Siné Madame N° 1 – avril 2019 – Kate Entringer –
L’Académie française vient de consentir à féminiser les noms de métier et de fonctions. On dit quoi, mesdames ? On dit merci ! Pourtant la langue n’est pas sexiste, elle avait prévu les féminins à chaque masculin, mais la onction étant restée vacante faute d’égalité, le féminin est tombé dans l’oubli. 
Au Moyen Age, on pouvait lire une autrice, s’en jeter un chez la tavernière, ou admirer l’œuvre d’une peintresse. La plupart des noms de métiers disposaient d’un masculin et d’un féminin. Il y avait les bourreaux et les bourrelles, les médecins et les médecines, les philosophes et les philosophesses, les jongleurs et les jongloresses… Dans son court essai Le Langage inclusif : Pourquoi ? Comment ?  (1), Éliane Viennot indique que ces mots furent victimes d’une masculinisation massive à partir du XVIIème siècle.Ces messieurs de l’Académie française, créée en 1634, avaient décidé de façon péremptoire que le féminin était moins « noble ». On soupçonne surtout ces grands bourgeois lettrés d’avoir considéré comme totalement indécent qu’une femme puisse être leur égale.  Quatre siècles plus tard, les thuriféraires de cette disparition de genre continuent à s’agiter en trouvant que ces mots au féminin sont bien trop désuets pour réintégrer notre vocabulaire. et puis quoi encore ?
Et le masculin, il ne se périme pas, lui ?
Non, le masculin il se recycle. Il permet de former ce qu’on appelle le neutre (pour faire savant, dites épicène), la deuxième plus grande arnaque après la disparition du féminin. Quoi, c’est bien l’unisexe, non ? Architecte, concierge, pianiste, cinéaste… De quoi satisfaire tout le monde ? Pas vraiment.  Comme l’explique Éliane Viennot, sans article pour donner un indice, on s’imagine plus souvent un homme derrière cette fonction. Ils ne sont pas si « neutre » que ça. On a la mémoire courte. 
Juge a eu un féminin. Si si, jugesse a bel et bien existé. Tout comme mairesse, notaresse, commissaresse ou libraresse. C’est joli libraresse, ça fait penser à papesse. A quand, d’ailleurs, une papesse autre que sur les cartes de tarot ? On s’égare. Enfin pas tant que ça.
Moissonneuse, avant d’être le nom d’une machine était un métier. Tout comme balayeuse, faneuse (2). Transformer des noms de métiers en machines, cela n’a gêné personne… Pas un homme, en tout cas. Ah, ils ne sont pas si cruels quand même, ils ont laissé du féminin, mais comme synonyme de « femme de ». Alors que madame l’ambassadrice, avant d’être la parfaite maîtresse de maison diplomatique, était envoyée en ambassade. Heureusement; les noms de métiers se féminisent progressivement. Non sans mal, tant l’habitude était prise d’utiliser le masculin. En 1999 (3), on pouvait lire dans un rapport que pour beaucoup de femmes, féminiser le nom de leur emploi reviendrait à le dévaloriser. Il « perdrait de son prestige et de sa valeur d’autorité : on ne saurait être directrice de cabinet, conseillère d’État, ambassadrice de France ».  Depuis, ces termes sont pleinement entrés dans l’usage commun. Il était temps que les Immortelles s’y mettent.
Le mot du mois : Garce – Un gars, une garce. Ça aurait eu de la gueule si le célèbre sitcom qui a révélé Alexandra Lamy et Jean Dujardin s’était appelé comme ça au lieu d’Un gars, une fille. Mais voilà, garce, le féminin de gars, a mal tourné. Il voulait dire jeune fille avant qu’un glissement s’opère au XVIème siècle et qu’il devienne synonyme de « fille de mauvaise vie » pour carrément être équivalent à « salope » au XXème siècle. Le Dictionnaire culturel (Robert, 2005) va jusqu’à les comparer à des allumeuses : « Femme, fille qui se conduit mal avec les hommes, les attire et les désappointe. » Gars, lui, a connu un sort moins fâcheux.
Pantalonnade – Les femmes ont-elles le droit de porter un pantalon ? C’est idiot comme question. Pas sûr. Certes, elle semble préhistorique cette année 1972 où Michèle Alliot-Marie, alors jeune conseillère en politique, faisait un scandale en entrant en pantalon dans l’hémicycle. Bien sûr, elle fait sourire, la loi du 26 brumaire an IX (8 novembre 1800), obligeant « toute femme désirant s’habiller en homme » à demander l’autorisation à la préfecture de police, disposition qui sera assouplie un siècle plus tard, donnant aux femmes le droit de « se travestir en homme » à condition de « tenir par la main un guidon de bicyclette ou les rênes d’un cheval ». Ensuite ? Rien : tout est resté en l’état, englouti sous la poussière d’un code qui demanderait à faire un régime light. En 2010 et 2012, des élus ont réclamé l’abrogation de cette loi périmée. Ce texte relevant de l' »archéologie juridique » (dixit la préfecture de Paris), et s’effaçant de la Constitution de 1946, est en fait inoffensif. C’est ce que l’on appelle une abrogation implicite. Son abolition totale aurait pris cinq minutes. Trop, peut-être.   V. B.
(1)
Eliane Viennot (Auteur) Paru le 13 septembre 2018 aux Editions iXe – Essai (broché) – 15 €
Présentation : La violente polémique surgie en France à l’automne 2017 autour de l’écriture inclusive a conduit Eliane Viennot à élargir la question au « langage inclusif ». L’autrice de Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! expose dans ce petit guide les bonnes raisons de débarrasser la langue des normes et des règles masculinistes pour dire et écrire un monde où chacun(e) aurait sa place, à égalité. Les outils existent : l’accord de proximité, les féminins des noms de fonctions, le point milieu, la création de néologismes opportuns, etc., sont autant de moyens détaillés dans ces pages, à la portée de tous(tes).
(2) et (3) – Femme, j’écris ton nom. Guide (en PDF)  d’aide à la féminisation des noms de métier, titres, grades et fonctions (1999).  Guide de plus de 2000 entrées masculin/féminin aidant à trouver et former des termes féminins en un temps où les femmes accèdent à tous les secteurs d’activité et à tous les niveaux de responsabilité. Les dénominations au féminin, déjà en progression constante, reflètent l’évolution de la société.

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