Copropriétaires : pourquoi tant de haine ?

Le Monde – 08/01/2019 – Extraits d’une enquête d’Isabelle Ray-Lefebvre –
Attention, baston ! La réunion de copropriété est un micro-pays où les tensions peuvent vite s’exacerber. De la pose du Velux à la place de parking, difficile d’allier le privatif au collectif.
L‘épais dossier arrive par courrier recommandé : convocation à l’assemblée générale de copropriété. Pour les jeunes propriétaires, c’est la découverte excitante d’un drôle de petit monde. L’ordre du jour avec ses points mystérieux, la répartition des tantièmes, l’élection du scrutateur… Pour les vieux routiers de l’AG, c’est plutôt la promesse d’une (très) longue soirée, entre le voisin qui ergote sur le moindre détail, celui qui ne comprend rien, ceux qui viennent avec quiche maison et petit blanc, et ceux qui ont besoin de faire voter la création d’un Velux (souvent les mêmes que les précédents).
Attention, castagne à prévoir ! « La copropriété est un peu comme l’automobile, elle peut transformer la personne la plus courtoise en harpie agressive jusqu’à l’injure », observe Henry Buzy-Cazaux, président de l’Institut du management des services immobiliers (IMSI). Les assemblées sont de plus en plus violentes car n’y assistent surtout ceux qui veulent contester ou  en découdre, et les sujets qui fâchent ne manquent pas  : Les charges, le concierge, les poubelles, les travaux, les animaux, le parking… Tous les acteurs de la réunion, du syndic au président, en passant par les membres du conseil syndical et les autres copropriétaires, appréhendent les assemblées générales qui peuvent, de façon inopinée, partir en vrille, pousser des voisins à en venir aux mains ou à se déchaîner contre le syndic bouc émissaire.
« Nos collaborateurs, qui gèrent 800 000 lots de copropriété, subissent parfois des agressions verbales difficiles à supporter ou font les frais de situations non réglées qui explosent. C’est pourquoi nous avons du mal à recruter », confie Thierry Smadja, directeur général ­délégué des services de Nexity, promoteur et gestionnaire de biens.
Hausse des charges de 40 % depuis 2010
Mais pourquoi tant de haine ? 9,7 millions de ménages français vivent en copropriété. Beaucoup le constatent : leur situation financière se tend fortement depuis une dizaine d’années. Selon l’Association des responsables de copropriété (ARC), les charges se sont alourdies de 40 % depuis 2010 en raison notamment des hausses de prix de l ‘énergie, des travaux, de l’avalanche de nouvelles normes qui s’imposent aux immeubles, ascenseurs et audits. Résultat : les impayés explosent. Le contentieux judiciaire des copropriétés a augmenté de 29 % entre 2007 et 2017, selon le ministère de la justice, et la proportion de procédures pour impayés représente 82 % de ce contentieux. 
Sans surprise, tout le monde est à cran.  Emile Hagège, directeur de l’ARC, insiste sur les disparités économiques qui aggravent les tensions : « La copropriété, c’est un petit pays, avec son parlement, l’assemblée générale, où des intérêts contradictoires s’entrechoquent. Dans ce micro pays, on a ceux qui viennent contester, le jeune accédant très endetté, le retraité aux moyens modestes venu témoigner de ses préoccupations financières et voter sans discernement contre tous les travaux, face aux voisins plus à l’aise, toujours partants pour entretenir et embellir. » Entre les propriétaires occupants qui veulent valoriser et rendre plus confortable leur habitat, les bailleurs qui gardent l’œil sur la rentabilité de leur bien loué, les habitants à mi-temps partis la moitié de l’année dans leur résidence secondaire et ceux qui ont l’intention de revendre à court terme, l’intérêt général est difficile à cerner.    
Vivre ensemble sans l’avoir choisi n’est pas si simple, surtout lorsque l’enjeu du logement prend des proportions irrationnelles. Quand on paie 10 000 euros le mètre carré, comme à Paris, on est ensuite peu enclin à faire des concessions à son voisin quand le chien est trop bruyant. On est sans doute aussi mal préparé à la vie collective alors que toutes les démarches pour accéder au logement contribuent à exacerber le sens de la propriété individuelle. Mais les AG peuvent aussi, parfois, très bien se passer ! C’est alors un « exercice de démocratie » que nous envient les pays anglo-saxons, où les condominiums et autres coopératives fonctionnent avec des délégations sur le modèle des sociétés commerciales.  Alors le régime de la copropriété « à la française » a-t-il vécu ? Ce statut juridique, créée en 1965, a voulu protéger le droit individuel de propriété contre la collectivité. Il instaure des majorités de plus en plus fortes, jusqu’à l’unanimité, selon le type de décision. Mais, face aux difficultés de gestion, le législateur n’a cessé d’abaisser ces majorités pour faciliter la prise de décision.
Ainsi, le gouvernement prépare discrètement une ordonnance pour réformer le statut de la copropriété. Objectif : lutter contre l’absentéisme des copropriétaires en AG. Rien ne filtre des discussions ultrasensibles, si ce n’est que l’on songe, pour les très grands immeubles de plus de 100 ou 200 lots, à un fonctionnement par délégation avec un conseil d’administration d’élus. Adieu démocratie directe… 

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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