La démocratie chinoise ( à Taïwan)

« Sous une forme ou une autre, la confrontation entre la Chine et Taïwan est inévitable »
Le Monde 25/04/2019 Alain Frachon Editorialiste au « Monde »
Chronique Le « Taïwan Relations Act », qui assure à Taipei la protection des Etats-Unis face à Pékin, a été signé il y a quarante ans. Cet accord se heurte désormais aux ambitions de Xi Jinping, explique dans sa chronique Alain Frachon, éditorialiste au « Monde ».
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Tsai Ing-wen, la présidente taïwanaise, pendant un discours prononcé à l’occasion du 40e anniversaire du « Taiwan Relations Act », à Taipei, le 16 avril. TYRONE SIU / REUTERS
Au-dessus, il y a les typhons, qui adorent Taïwan. Au-dessous, il y a les tremblements de terre, qui accompagnent souvent les typhons. En face, il y a l’armée chinoise, qui manœuvre, menace, gesticule. Les démocrates taïwanais sont courageux, ils affrontent toutes sortes de météos. Mais ces temps-ci, avec le président Xi Jinping à Pékin, l’île de Taïwan vit le baromètre calé sur la zone des tempêtes.
D’un côté, Taïwan, 23 millions d’habitants, 400 kilomètres de long sur 100 de large, unique démocratie libérale du monde chinois et qui entend le rester : presse la plus critique de la région, élections libres (depuis 1996), Etat de droit (depuis 1987), 40 % de femmes dans les assemblées électives, liberté d’expression garantie, tolérance religieuse maximale. A Taipei, la capitale, on respire quelque chose qui vient du grand large, une certaine légèreté.
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De l’autre côté du détroit de Formose, à 200 kilomètres de là, c’est la grande sœur, l’immensité de la Chine continentale : 1 milliard 300 millions d’habitants, deuxième économie du monde, super-puissance militaire émergente. Face à Taïwan, la Chine aligne une impressionnante armada dont l’unique occupation est de s’entraîner à envahir l’impudent confetti.
Tel est, ici, en mer de Chine méridionale, l’héritage de la guerre civile chinoise : en 1949, défaits par les communistes de Mao, les nationalistes de Tchang Kaï-chek se sont repliés sur Taïwan – et y sont restés. Le président Xi Jinping s’impatiente. Il dit que « les divisions politiques entre la Chine et Taïwan ne peuvent pas être transmises de génération en génération ». Il faut « réunifier », par la force si nécéssaire.
Xi veut être l’homme de la réunification
Opportunément, Taipei célébrait en cette mi-avril le 40anniversaire du Taïwan Relations Act, voté en 1979 à Washington et qui est une manière d’assurance-vie : les Etats-Unis se sont engagés à défendre les intérêts de l’île au moment même où l’Amérique ouvrait officiellement une ambassade dans la Chine de Deng Xiaoping, le successeur de Mao.
Taïwan se satisfait de cette indépendance de facto, garantie par les Etats-Unis, mais qu’elle prend soin de ne pas proclamer. Les deux partis qui alternent au pouvoir savent l’attachement des Taïwanais à la démocratie : 75 % pour le status quo, 15 % pour l’indépendance, 5 % pour l’unification avec la Chine. « Nous sommes déterminés à nous battre pour défendre nos libertés », assure le ministre des affaires étrangèrese, Joseph Wu, à quelques journaliste européens, dont l’envoyé du Monde, invités à Taipei à l’occasion de cet anniversaire.
Confrontation inévitable, sous une forme ou une autre : « La démocratie a atteint à Taïwan un point de non retour », dit une source européenne à Taipei, et « Pékin ne renoncera jamais à l’unification » présentée comme un « intérêt vital » de la Chine. Soucieux de laisser sa marque dans l’histoire, Xi veut être l’homme de la réunification.
« Un pays, deux systèmes »
Au milieu, Donald Trump a pu, un temps, laisser planer un doute sur la solidité des alliances formelles ou informelles des Etats-Unis dans la région. Il s’est rattrapé. En pleine guerre commerciale avec la Chine, l’administration a envoyé à Taipei, à la mi avril, une haute délégation parlementaire fêter les quarante ans du Taiwan Relations Act. Celle-ci en a profité pour inaugurer l’immense et nouveau bâtiment qui, sous le couvert d’Institut américain à Taïwan, sert d’ambassade non officielle sur l’île.
La formule « un pays, deux systèmes » : Un épouvantail pour les Taïwanais.
Observant que la communauté internationale admet qu’il n’y a qu’« une seule Chine » (mais des « interprétations différentes » de ce principe, dit-on à Taipei), Pékin juge que Taïwan est « une affaire intérieure chinoise ». Xi suggère d’étendre la souveraineté de Pékin à l’île en y appliquant la formule « un pays, deux systèmes » de gouvernement. Inacceptable pour les deux grands partis, le Democratic Progressive Party de la présidente Tsai Ing-wen et le Kouomintang (jugé plus convivial à l’adresse de Pékin). Promise à Hongkong, observent-ils, cette formule a été, au fil des ans, réduite à peu de chose par le Parti communiste chinois (PCC), qui rogne une à une les dernières libertés laissées à l’ex-colonie britannique. Un épouvantail pour les Taïwanais.
Alors la Chine mène la vie dure à Taïwan. Certes, les échanges – tourisme, business, affaires familiales – sont denses entre les deux rives, mais, depuis deux ans, Pékin a interrompu tout dialogue politique avec Taipei. La Chine veut nous « suffoquer diplomatiquement » et nous intimider militairement », dit M. Wu.
« Petits soldats de l’Internet »
Plus grave, accuse le vice-ministre chargé des relations avec la Chine continentale, Chui-Cheng Chiu, les Chinois s’efforcent de nous « déstabiliser » de l’intérieur. Taïwan est « en première ligne » d’une « guerre de désinformation », que lui mènent Pékin et son armée de « petits soldats de l’Internet », semant, par la grâce des réseaux sociaux, fausses rumeurs, photos truquées et autres « fake news » destinées à saborder le fonctionnement de la démocratie taïwanaise.
C’est une guerre de « modèle ». Le camp pro Pékin « vend » le mode de gouvernement autocratique : succès économiques et stabilité politique. Taïwan défend une vie politique pagailleuse, querelleuse, bagarreuse, mais démocratique, et aux performances économiques et sociales non moins solides. Pour Pékin, le modèle taïwanais ne doit pas faire envie. Pour Taipei, l’exercice est plus difficile. La Chine est incontournable, où les Taïwanais ont beaucoup investi, et qui représente près de 40 % de leur commerce extérieur et attire les jeunes talents de l’île. De complémentaire, l’économie chinoise est devenue concurrente de celle de Taïwan.
Les Taïwanais sont combatifs. Mais ils prient aussi Matsu, la déesse de la mer, parce que la défense de la démocratie, c’est comme la lutte contre typhons et séismes : une affaire toujours recommencée.
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Alain Frachon (Editorialiste au « Monde »)

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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