« Le citoyen doit intégrer que la démocratie déçoit »

Le Vif.be – 02/05/2019 –Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L’Express –
Qu’est ce que le peuple ? Peut-on gouverner avec lui ? La contestation des gilets jaunes et des populismes souligne l’urgence de le définir. Dans Comment gouverner un peuple-roi ?, le philosophe Pierre-Henri Tavoillot éclaircit l’horizon démocratique.
En 2012, le G1000 fut une première expérience de démocratie délibérative en Belgique. A l’automne 2019, une assemblée citoyenne permanente verra le jour en Communauté germanophone. © Nadia Diz Grana
Pourquoi est-il si important selon vous de renouer avec l’idée que la politique est un art ?
En démocratie, on nourrit actuellement le rêve d’un pilotage automatique de la cité. A l’aune du monde de l’entreprise, on imagine des process qui permettraient de ne plus avoir besoin de prendre quelque décision que ce soit. Cette idée est alimentée par le droit et par l’administration. Une démocratie qui se passerait du pouvoir est une illusion. La politique répond depuis des millénaires à cette question redoutable : comment vivre ensemble sans s’entre-tuer ? La démocratie est une des méthodes pour y répondre.
Comment peut-on définir la notion de peuple ? Quand vous parlez de peuple-roi, voulez-vous signifier que, comme l’enfant-roi, il est trop choyé ?
Le peuple-roi, c’est d’abord le peuple souverain, le fondement de la légitimité démocratique. Il fait aussi référence à l’enfant-roi, un peuple qui n’est pas totalement parvenu à l’âge adulte. On a atteint un stade intermédiaire. Mais je suis assez optimiste qu’on y parviendra. Le grand défi des démocraties est d’arriver à identifier la notion, très mystérieuse, de peuple. On croit le rencontrer au coin de la rue ou, en France actuellement, sur les ronds-points. Il y a là incontestablement du peuple mais pas LE peuple. Ensuite, échaudé par cet échec, on pense le trouver en identifiant ses ennemis. Nouvelle déconvenue. Enfin, troisième tentative, quelqu’un arrive la main sur le cœur et affirme :  » Ne vous en faites pas, le peuple, c’est moi.  » On y croit un peu jusqu’à ce que de nouveau, on soit gagné par l’incertitude.
Pierre-Henri Tavoillot, philosophe, professeur à Sciences Po Paris. © dr
Avez-vous résolu l’énigme ?
Face à ce mouvement rituel vieux de 200 ans, je propose de partir de l’idée de la pluralité du peuple. Le peuple ne regroupe pas simplement des personnes qui vivent ensemble, c’est le peuple- société. Elles veulent vivre ensemble, c’est le peuple-Etat. De surcroît, elles discutent de la manière dont elles veulent vivre, c’est le peuple-opinion. Mais à ces trois peuples, piliers de nos démocraties, il faut encore donner les règles du jeu leur permettant de cohabiter et d’éviter les conflits, c’est le peuple-méthode. Cette méthode peut être énoncée simplement. Elle requiert des élections, de la délibération publique, des décisions et de la responsabilité, c’est-à-dire la reddition des comptes. Une fois que ces quatre éléments sont réunis de manière équilibrée, on peut être sûr que l’on se trouve en démocratie. Des régimes ressemblent à des démocraties parce qu’ils tiennent des élections – la Russie ou l’Iran, par exemple. Mais d’autres éléments de cette méthode leur font défaut. Ce ne sont donc pas de vraies démocraties.
Pour faire peuple, il faut vouloir œuvrer ensemble. Or, un des indices de cette volonté c’est le consentement à l’impôt. Pourquoi est-il de plus en plus contesté aujourd’hui ?
On vit une situation paradoxale. On veut à la fois être libre et protégé. On n’aime pas que l’État nous mette des barrières et en même temps, on veut être protégé par cette collectivité. Chaque citoyen envoie à l’autorité publique une double contrainte : maigrissez, parce que l’on veut moins d’impôts, et grossissez, parce que l’on veut plus de services publics. Il revient aux responsables politiques de fixer à chaque fois le bon seuil, qui va toujours nous décevoir. Le citoyen doit intégrer que la démocratie est un régime déceptif. Ses promesses sont immenses et ses moyens, limités.
Vous insistez sur l’art d’être gouverné. Croyez-vous le citoyen apte à l’apprendre ?
Quand on y réfléchit, la démocratie est un régime complètement absurde : l’idée que l’on obéit à des lois que l’on s’impose à soi-même. On pourrait choisir de désobéir. On ne le fait pas. Nous payons nos impôts, en râlant certes ; nous obéissons au code de la route ; nous nous soumettons aux lois… Le vrai mystère de la démocratie n’est pas qu’elle fonctionne mal, c’est qu’elle fonctionne un peu. En renversant la charge de la preuve, on s’aperçoit que la base de la citoyenneté, c’est l’obéissance. Et obéir n’est pas se soumettre. Au sens étymologique, cela veut dire  » prêter l’oreille « . En prêtant l’oreille aux autres et au réel, je m’aperçois que pour vivre avec les autres, il faut que je réfrène mon ego et que j’obéisse. C’est la condition indispensable de la citoyenneté.
 » Je préfère de loin des élus que j’ai choisis aux minorités militantes qui se targueront d’être le peuple  » en investissant en force les rendez-vous de la démocratie participative, estime Pierre-Henri Tavoillot. © VIRGINIE LEFOUR/belgaimage
Parmi les conditions de la démocratie que vous citez – les élections, la délibération publique, la décision et la reddition des comptes – quelle est selon vous la plus négligée aujourd’hui ?
La délibération, du fait de l’introduction brutale des nouvelles technologies de l’information. Je ne suis pas du tout un adversaire d’Internet qui a des vertus incroyables, même sur le plan de la qualité de l’information. Les nouvelles technologies nous promettaient un espace public tolérant. Les trolls, les fake news, les désinformations, les déstabilisations de l’intérieur ou de l’extérieur l’ont ensauvagé. On vit un moment de flottement. Mais je suis plutôt optimiste parce qu’il y a une prise de conscience du danger et que les contre-feux commencent à être mis en place. On exige plus de responsabilisation des Gafa. On se donne des armes pour combattre dans la cyberguerre. Les médias eux-mêmes prennent des initiatives, notamment en créant des labels de qualité.
Malgré ces hypothèques, comment réussit-on une délibération politique ?
Le sens profond de la délibération est l’examen avant et pour la décision. Pour qu’il y ait délibération, il faut échanger des visions du monde, les confronter, proposer des scénarios globaux et pas des mesures ponctuelles.
Comment gouverner un peuple-roi ? Traité nouveau d’art politique, par Pierre-Henri Tavoillot, Odile Jacob, 366 p.
Quelle serait pour vous la reddition des comptes idéale ?
Les comptes politiques doivent être rendus à des instances responsables qui ont elles-mêmes des comptes à rendre. Tel est le principe fondamental. Or, la logique actuelle veut que ceux qui réclament des comptes n’ont pas eux-mêmes à en rendre : les citoyens à travers les réseaux sociaux, les journalistes qui n’ont pas vraiment de comptes à rendre, hormis à leurs lecteurs et éventuellement à leur conseil d’administration…
Pourquoi êtes-vous sceptique sur les apports de la démocratie participative ?
Pour une raison extrêmement simple et qui relève presque du bon sens : la démocratie participative suppose la participation du citoyen. Je vais prendre mon exemple personnel pour ne pas faire la morale aux autres. Je travaille sur la politique. Cela me passionne. J’étudie beaucoup. Je suis prêt à participer à des colloques… Mais de là à en faire le b.a.-ba de mon existence et de passer toutes mes soirées dans des délibérations, des conseils… c’est non. Or, si on installe des rendez-vous de démocratie participative et que je n’y vais pas, qui ira ? Des minorités actives et militantes qui pourront se targuer d’être le peuple. Sous couvert de démocratie participative, on va nous vendre une usurpation des peuples. Je préfère de loin des élus que j’ai choisis, à qui je fais confiance et, s’il ne sont pas à la hauteur de celle-ci, je cesserai de voter pour eux pour qu’ils ne soient pas réélus. Je suis hostile à la démocratie participative parce que c’est la fin de la démocratie.
A quoi attribuez-vous la crise actuelle de la représentation politique ?
Je ne suis pas persuadé qu’il y a une crise de la représentation. Jamais le citoyen n’a été mieux représenté qu’aujourd’hui. Jamais l’élu n’a été aussi attentif à ce que pense le citoyen. La vraie crise de la démocratie se situe non pas tellement du côté du demos (peuple) que du côté du kratos (pouvoir), de son efficacité, assez vacillante dans les démocraties libérales ; ce qui donne du grain à moudre au modèle extrêmement dangereux des démocraties illibérales, prêtes à renoncer à toute espèce de liberté au nom de l’efficacité. Pour moi, les démocraties libérales doivent retrouver de l’efficacité au service des libertés et non pas contre elles.
A l’époque de la postvérité, comment peut-on encore, comme vous le prônez,  » enchanter sans mentir, enthousiasmer sans enfumer et mobiliser en parlant vrai  » ?
La clé réside dans la compréhension de la grandeur et du mode de fonctionnement de la démocratie. Quelle grandeur ? La démocratie est le seul régime au monde qui permet de faire grandir les gens. Dans les civilisations humaines du passé, quelques êtres seulement étaient des majeurs de plein exercice. Tous les autres étaient des mineurs, les pauvres, les femmes, les sous-hommes… La civilisation démocratique considère que tout le monde est potentiellement adulte et a voix au chapitre.
« Peuple est l’ensemble des activistes »
Maîtresse de conférence en histoire de l’université de Rouen, Déborah Cohen développe dans Peuple (1) une conception politique de cette notion.  » Comme par hasard, précise-t-elle à propos de la formule ci-dessus, activiste et activisme ont, d’après de très sérieux dictionnaires, une « connotation négative ». Par contre, personne ne désigne Emmanuel Macron, qui lui-même veut  » agir vite, fort et de manière déterminée  » comme un activiste, un agité ou un agitateur.  » Activiste est le nom de celui ou de celle dont l’action dérange « , en déduit l’auteure. Explication.  » Partout où, à la place d’un aéroport, on cultive des champs, partout où à la place du refoulement des migrants on construit des lieux d’asile et des espaces où vivre et habiter, là où à la loi de l’appropriation on substitue le squat, le partage, là où on reconstruit, répare, recycle au lieu de jeter, […] là où l’on partage des dosettes de sérum physiologique au milieu des lacrymos, il y a peuple. « 
(1) Peuple, par Déborah Cohen, éd. Anamosa, 80 p.
« Dans la peuplecratie, les médiations se réduisent »

Partant de l’étude des cas italien et français, Ilvo Diamanti, professeur de science politique, et Marc Lazar, professeur d’histoire et de sociologie politique, décryptent, dans Peuplecratie (1) l’instrumentalisation de la notion de peuple par les populistes.  » Est-il possible de répondre au populisme sans modifier à son exemple les styles et les langages de la politique, les modèles de parti, les choix et les stratégies de gouvernement ? Autrement dit, sans persister dans la voie de la peuplecratie ?  » s’interrogent les auteurs. Pour tenter une réponse, leur définition de la nature des revendications contemporaines des peuples peut y contribuer. Plutôt que d’évoquer la démocratie directe,  » il semblerait plus correct, pour définir le modèle qui est en train de s’affirmer, énoncent-ils, de parler de  » démocratie immédiate « , sans médiations ni médiateurs, dans l’espoir que les effets des décisions soient eux aussi immédiats « .
(1) Peuplecratie, par Ilvo Diamanti et Marc Lazar, Gallimard, 192 p.

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