Jardins : à Ermenonville, l’esprit des Lumières menacé

Propriété du département de l’Oise, le parc Jean-Jacques-Rousseau pourrait être transformé en parc à thème.
Le Monde 07/05/2019 Par Lucien Jedwab

Le petit étang et le temple de la Philosophie moderne, dans le parc Jean-Jacques-Rousseau, à Ermenonville (Oise). WIKIMEDIA COMMONS

Jean-Jacques Rousseau va-t-il se retourner dans sa tombe ? Actuelle propriété du département de l’Oise, le « parc philosophique » d’Ermenonville qui porte aujourd’hui son nom, et qu’il arpenta à la toute fin de sa vie, invité de son admirateur, le marquis René-Louis de Girardin (1735-1808), pourrait être transformé en… parc à thème. Le projet émane d’un jeune homme d’affaires libano-canadien, Antoine Haswani, déjà propriétaire de l’ancien château du marquis, séparé depuis longtemps du domaine et transformé en hôtel-restaurant, et que celui-ci a entrepris de rénover. Un parcours visuel et ludique autour de l’auteur de Du contrat social, à base… d’effets laser, serait réalisé par le Cirque du Soleil, célèbre entreprise de spectacles née au Canada qui fait tourner dans le monde entier des shows parfaitement rodés.

Le département avait préalablement décidé de ne pas renouveler durablement la subvention qu’il versait au Centre culturel de rencontre qui administrait le parc jusque-là. Ce label prestigieux est attribué par l’Etat, et c’était le seul accordé pour la gestion d’un jardin patrimonial. L’administration du parc avait ainsi un statut comparable à celui du centre culturel de rencontre de Thiré, en Vendée, lié à la Fondation Les Arts florissants-William Christie, ou celui de l’abbaye de Royaumont, toute proche, animé par Francis Maréchal, avec qui des partenariats avaient été envisagés. Un rigoureux travail en rapport avec l’histoire des jardins, ainsi que des projets artistiques ou des activités pédagogiques ont été menés pendant plusieurs années, travail loué par l’Association des centres culturels de rencontre elle-même. La décision du département a provoqué la démission du conseil d’administration, et celle-ci a eu pour conséquence immédiate la fermeture du parc au public.
Vive contestation
Sollicité par Le Monde, le département a fait répondre qu’il n’envisageait pas de vendre le parc et qu’il communiquerait ultérieurement sur les projets de « magic walk » rendus publics par leur promoteur. Ces projets font d’ores et déjà l’objet d’une vive contestation de la part des historiens spécialisés. Ils rappellent qu’Ermenonville, le domaine de Méréville, dans l’Essonne, et le désert de Retz, dans les Yvelines, sont des chefs-d’œuvre de l’art des jardins, que le XVIIIe siècle a porté à son sommet. Et que, malmenés par l’histoire, la négligence ou l’indifférence, ils ont néanmoins traversé les siècles, animés par l’esprit des lieux.

« Vue de la tombe de Jean-Jacques Rousseau », par Jean-Michel Moreau (1741-1814). NATIONAL GALLERIES SCOTLAND
Le créateur d’Ermenonville, le marquis de Girardin, était épris des idées des physiocrates, qui plaçaient l’agriculture au centre de l’organisation sociale, et imprégné de la pensée des Lumières. Il a ainsi parsemé son domaine de fabriques agricoles ou à l’antique, d’inscriptions gravées dans la pierre, de grottes ou de parcours initiatiques encore présents sur le site. Il invitera Jean-Jacques Rousseau à Ermenonville, où il mourra subitement au cours de son séjour. Son tombeau sur l’île des Peupliers, dessiné par le « peintre des ruines » Hubert Robert – son cénotaphe, après la translation de ses cendres au Panthéon, en 1794 –, sera l’objet d’un véritable culte teinté de romantisme.

Parc Jean-Jacques Rousseau. Ermenonville. Avril 2014

C’est ce que rappelle, en réaction au projet de « forêt magique », l’historienne Monique Mosser, fondatrice du master « Jardins historiques, patrimoine, paysage » à l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Versailles : « Ermenonville est un nom, encore de nos jours, connu dans l’Europe entière. » Avant d’évoquer l’ensevelissement du philosophe « au clair de lune, dans un simple tombeau surmonté d’une urne. Une “scène” qui devait très vite devenir, entre autres grâce à l’admirable gravure de Moreau le Jeune, une sorte d’“icône absolue” des jardins pittoresques en Europe ». Autre historien des jardins réputé, Michael Jakob a cité dans un ouvrage qu’il a récemment dirigé (Des jardins et des livres, 2018) Girardin lui-même : « Sans être farouche ni sauvage, la situation romantique doit être tranquille et solitaire, afin que l’âme n’y éprouve aucune distraction, et puisse s’y livrer tout entière à la douceur d’un sentiment profond. »
Et c’est ce que dit aujourd’hui l’écrivain Marco Martella, éditeur de la revue Jardins et coorganisateur, pour l’Institut européen des jardins, du colloque « Jardin & littérature » qui se tiendra à Caen du 9 au 12 mai : « Il serait bien triste de transformer Ermenonville en un espace de divertissement. Ce parc n’a besoin ni de sons ni de lumières, mais d’un entretien discret et respectueux. La magie est déjà là, dans le silence, les traces du passé et celles des saisons. » Le créateur du Festival des jardins dans les hortillonnages d’Amiens et des jardins de la paix dans les Hauts-de-France, Gilbert Fillinger, ne dit pas autre chose : « Le jardin, c’est aussi un lieu de recueillement. On a besoin de calme et de tranquillité. Et d’endroits pour rêver… » Les observations à venir de l’architecte des bâtiments de France (le parc et ses fabriques sont classés monument historique) seront scrutées avec une attention certaine.

    Lucien Jedwab

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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