Les effets de la nature sur le cerveau

Fondation David Suzuki – avril 2016 –
Durant des milliers d’années, nos ancêtres ont vécu dans la nature. C’est là que, génération après génération, l’évolution a fait son œuvre, forgeant nos gênes et nos systèmes neuronaux. Aujourd’hui encore, notre cerveau y serait adapté. toute une série d’études en neurosciences montrent ainsi que ses performances sont meilleures et qu’il en résulte un état psychologique plus positif au sein d’un environnement naturel. 
Or, d’ici quelques décennies, près de 70 pour cent de la population mondiale vivra dans les villes. Malgré la prospérité que nous associons aux villes, l’urbanisation constitue un enjeu de santé majeur. Le rythme rapide de la vie urbaine est source de stress. Nous en constatons les conséquences sur le cerveau et le comportement des gens qui ont grandi dans une ville ou qui y vivent.
Sur le plan positif, les citadins sont en moyenne plus riches et bénéficient de soins de santé, d’une nutrition et de conditions sanitaires supérieurs. Par contre, ils sont plus vulnérables aux maladies chroniques et sont confrontés à un environnement social plus stressant et plus exigeant, ainsi qu’à des inégalités plus grandes. En fait, les habitants des villes sont 21 pour cent plus à risque de souffrir de troubles anxieux. Dans le cas des troubles de l’humeur, ce risque grimpe à 39 pour cent.
Une étude publiée dans Nature associe la vie en milieu urbain à une sensibilité au stress social. Des IRM révèlent qu’une exposition plus grande à des environnements urbains peut entraîner une activité accrue des amygdales cérébelleuses, un élément du cerveau lié à des émotions telles que la peur et à la production d’hormones associées au stress. Selon cette étude, les amygdales cérébelleuses « jouent un rôle important dans les troubles anxieux, la dépression et autres comportements plus présents dans les villes, notamment la violence. »
Les chercheurs ont également observé chez les personnes qui ont vécu en milieu urbain durant les quinze premières années de leur vie une activité accrue dans la région du cerveau qui aide à réguler les amygdales cérébelleuses. Par conséquent, si vous avez grandi dans une ville, vous risquez de présenter une vulnérabilité au stress plus grande que les personnes qui y ont emménagé plus tard.
L’auteur et professeur David Gessner affirme que nous nous transformons en animaux « survoltés ». C’est comme si un réveille-matin se déclenchait dans notre cerveau toutes les 30 secondes, minant notre capacité à nous concentrer durant de longues périodes. La vie urbaine s’accompagne d’un besoin constant de filtrer l’information, d’éviter les distractions et de prendre des décisions. Nous donnons à notre cerveau peu de temps pour récupérer.
Comment ralentir le rythme? Il semble que la solution se trouve dans la nature. Le psychologue cognitif David Strayer avance l’hypothèse que « le fait d’être dans la nature permet à notre cortex préfrontal, le centre de contrôle de notre cerveau, de ralentir et de se reposer, à la manière d’un muscle surmené ».
Des études ont démontré que même de brèves interactions avec la nature peuvent apaiser le cerveau. Gregory Bratman, de l’université Stanford, a mené une expérience durant laquelle les participants faisaient une promenade de 50 minutes dans un milieu naturel ou dans un environnement urbain. Les personnes qui s’étaient baladées dans la nature ressentaient une baisse d’anxiété, de rumination et d’émotions négatives, ainsi qu’une augmentation de leur capacité de mémorisation. En effet, l’équipe de Bratman a constaté que la marche en milieu naturel contribue à une diminution de la rumination, cette habitude malsaine, mais courante, de ressasser les causes et les conséquences d’expériences négatives. Leur étude a également démontré que l’activité nerveuse dans la zone du cerveau associée au risque de maladie mentale diminuait chez les participants qui avaient marché dans la nature, par opposition à ceux qui avaient marché en milieu urbain.
Des chercheurs coréens ont étudié les différences dans l’activité cérébrale de volontaires qui ne regardaient que des paysages urbains, d’autres que des paysages naturels. Les IRM de ceux qui se sont vus présenter des images urbaines révélaient une augmentation du flux sanguin dans la zone des amygdales cérébelleuses. En revanche, chez ceux qui avaient été exposés à des scènes naturelles, on a constaté une activité plus grande dans les zones cérébrales associées à l’empathie et à l’altruisme.
Au Japon, des chercheurs ont découvert que les gens qui s’adonnent au shinrin-yoku, ou « bain de forêt », inhalent des « bactéries bénéfiques, des huiles essentielles issues des plantes et des ions chargés négativement », qui interagissent avec les bactéries intestinales pour renforcer le système immunitaire du corps et améliorer la santé mentale et physique.
Le fait de passer régulièrement du temps dans la nature n’est pas une panacée pour la santé mentale, mais cela constitue un élément essentiel de la santé et de la résilience psychologiques. La nature nous aide à affronter les difficultés de la vie et à récupérer. Même les citadins peuvent aisément s’imprégner de nature — dans un jardin, un parc ou un sentier local — afin d’offrir une pause à leur cerveau surmené.
Une forêt primaire, ou plus couramment une forêt vierge, est une forêt intacte (ou originelle) ou une forêt à haut degré de naturalité n’ayant jamais été détruite ni très exploitée, ni fragmentée ni directement ou manifestement influencée par l’homme.
Mais qu’est-ce qui retient exactement notre attention, dans les ,paysages naturels ?  Bien sûr, ils abondent en distractions variées – le spectacle des arbres qui se balancent, le bruit du vent, l’odeur de la terre… qui jouent certainement un rôle. Mais plusieurs études ont montré qu’un autre paramètre, purement visuel et nommé « dimension fractale », a son importance. Les fractales sont des formes qui font apparaître des images similaires à différentes échelles de taille, par exemple avec une branche ou une simple ligne droite. Or les fractales « naturelles » sont plus rugueuses et plus imprécises que celles présentes dans les environnements artificiels. C’est cette imprécision qui semble retenir l’attention des observateurs, et elle serait d’autant plus grande que la nature est préservée. 
En 2018, Paul Stevens de l’académie de Derby, au royaume-Uni, a montré que plus la biodiversité est riche, plus sa dimension fractale est élevée et plus le site visité apporte des émotions positives à ceux qui le regardent. Cet état psychologique agréable se voit dans le cerveau. Les chercheurs ont découvert que l’exposition à des fractales naturelles entraîne la production d’ondes alpha, caractéristiques d’un état de relaxation. Ainsi, la nature sollicite nos systèmes neuronaux en douceur, sans les surcharger.  En outre, le cerveau analyse facilement ce qu’il perçoit, s’étant adapté à cet environnement lors de sa longue évolution, et cette fluidité semble l’apaiser.
Curieusement, la relation avec la nature nous définit aussi en tant qu’humains. Les interactions avec l’environnement naturel peuvent émerveiller et susciter le sentiment de faire partie d’un tout conduisant à un élargissement des valeurs à l’ensemble du monde vivant – et sous-tendre une démarche spirituelle, par exemple à travers un questionnement sur la signification de l’existence.
Balades en forêt, visites guidées de jardins urbains, observation d’oiseaux, sports en plein air, randonnées et contes dans le parc, soirées sous les étoiles, ateliers de jardinage et pique-nique urbain, parmi bien d’autres. Quoi de mieux qu’un bon bol d’air frais pour un printemps joyeux et plein d’entrain ?
Soyons bons avec notre cerveau — et notre corps. Sortons dehors !

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