Élections européennes : votez arbres à palabres

Charlie Hebdo – 23/05/2019 – l’édito de Riss –
La semaine dernière, l’État d’Alabama a voté la loi la plus restrictives de États-Unis sur l’IVG. Une loi qui rend l’avortement quasi hors la loi et qui va à l’encontre de ce que la Cour suprême avait décidé en 1973 en légalisant l’IVG.
La stratégie  des militants anti-IVG américains est simple : se mettre en contravention avec la loi fédérale pour que l’affaire arrive devant le Cour suprême et que celle-ci, celle de 2019 où siègent désormais des magistrats ultra-réactionnaires nommés par Trump, annule la décision de 1973 et autorise chaque État à légiférer, seul dans son coin, sur l’IVG. Afin de permettre aux États les plus rétrogrades d’annuler le droit à l’IVG. Et cette fois, en toute légalité. 
Cette histoire est grave pour le droit des femmes, mais elle illustre aussi ce qui menace l’Europe. « L’Europe des nations et des peuples », comme ils disent, c’est d’abord une Europe réactionnaire qui veut retrouver une souveraineté totale dans des domaines où le Parlement de Bruxelles a obligé ses États membres à adopter des lois progressistes. Comme ces États américains qui veulent se débarrasser de la tutelle de la Cour suprême et de Washington pour réactiver des lois rétrogrades presque fascistes. La démagogie des populistes européens de Hongrie, d’Italie et de Pologne qui vomissent sur l’Europe est similaire à celle de la droite et de l’extrême droite américaine contre l’État fédéral. Bruxelles est aux populistes européens ce que Washington est au Ku Klux Klan et aux suprémacistes blanc : un ennemi à abattre.
July 8, 2017 in Charlottesville, Virginia.  Chet Strange/Getty Images/AFP
Il est vrai que l’Europe et ses institutions ne sont pas exemptes de dysfonctionnements. Comme d’ailleurs bien d’autres systèmes politiques, y compris nationaux. Ainsi, la Vème République a donné des pouvoirs énormes au président  de la République et transformé le Parlement en chambre d’enregistrement quasi automatique de la volonté élyséenne. Exactement ce qu’on reproche à l’Europe, dont on dénonce régulièrement les Commissions aux pouvoirs immenses et le Parlement à la trop grande faiblesse. Pas besoin d’aller à Bruxelles pour voir des institutions bancales. Nos petites nations, qui sentent le camembert, recroquevillées sur elles-mêmes, ont les mêmes défauts. Comme quoi, ce qui est national ,n’est pas forcément mieux que ce qui est européen ou fédéral.
Le principal argument en faveur de la construction européenne, c’est la paix. Depuis 1945, à part le conflit tragique des Balkans, l’Europe a vécu en paix. Mais la paix, c’est ennuyeux, alors que le conflit, c’est excitant. « L’Europe des nations et des peuples » qu’on nous vend, l’Europe des Salvini et des Orban, c’est l’Europe des roquets qui jappent pour exister. La construction européenne s’est faite au moyen d’un procédé qui est tout le contraire de la bagarre : le bavardage. L’Europe, ce sont des milliers de fonctionnaires, de technocrates, de députés qui bavardent à longueur d’année sur tout et n’importe quoi. On serai tenté de dénoncer ce travers qui, aux yeux des mafieux populistes européens, empêche leur virilité violente de s’exprimer. Pour eux, bavasser, c’est un truc de femmes, un truc de gonzesses.
C’est pourtant le bavardage qui nous a donné la paix depuis plus de soixante-dix ans. Pendant qu’on bavarde, on ne se tire pas dessus. Pour mettre fin à un conflit, on envoie des plénipotentiaires afin qu’ils bavardent avec le camp d’en face. On ne peut pas bavarder et tenir un fusil en même temps. L’Europe du bavardage, au Parlement de Bruxelles et dans les commissions, est un peu comme en Afrique l’arbre à palabres sous lequel on parle pour désamorcer les conflits. Alors, laissons les populistes aboyer comme des chiens et continuons de bavarder entre européen, comme des êtres humains civilisés.
arbre à palabresL’arbre à palabres, concept africain à succès.

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