Un impérieux besoin de culture

Ouest-France 08/07/2019 Jean-François Bouthors (*)

Festival Fete Du Bruit de Saint Nolff 2019, près de Vannes, dans le Morbihan.

Le public du festival Fête du Bruit à Saint-Nolff ce week-end . | MARC OLLIVIER/OUEST-FRANCE
L’été est la saison des festivals, des rencontres. Orange, Avignon, Arles, Montpellier, Aix… Nous connaissons ces grands noms du Sud, mais on pourrait aussi parler de Lorient, Metz, Chaumont-sur-Loire, Chalon, Carhaix et tant d’autres…
À l’heure des « grandes vacances », la France se donne rendez-vous avec la culture. Mais, comme le montre Angoulême avec son festival de la bande dessinée, fin janvier, ce n’est pas simplement l’été. Et si la musique se taille une part de choix, elle n’a pas le monopole : Grignan, par exemple, se passionne pour les correspondances littéraires.
Besoin de se divertir, de se distraire ? Certes. Il ne faut pas mépriser cette nécessité de s’aérer l’esprit, aussi importante que celle de reposer le corps. Se donner le temps de penser, de sentir autrement. S’offrir une respiration intérieure différente.
Il se joue toutefois quelque chose de plus grave que la « détente » ordinaire. Il en va de nouvelles représentations, de nouvelles manières d’établir des rapports avec tout ce qui fait notre vie, à un moment où nous sentons que tout est si fragile, où nous nous demandons tous ce que nous réserve le futur. Incertitudes politiques, tensions internationales, migrations, climat… depuis l’été dernier, nous avons été sérieusement « secoués ». Les repères idéologiques et religieux qui dominaient jusqu’à la fin du siècle précédent sont presque épuisés, en tout cas dans leurs anciennes formulations. On ne voit pas, pour l’instant, ce qui pourrait les remplacer de manière souhaitable, si l’on veut se garder des propositions « radicales » qui sont avancées et dont on mesure déjà les désastres qu’elles portent dans leur flanc.
Intention poétique
Les artistes, créateurs ou interprètes – la notion d’interprétation est essentielle, car elle ouvre à la nuance, à la variation, à la discussion – se risquent à offrir non pas des systèmes de pensée, non pas des « religions », mais des perceptions, des interrogations, des émotions dont l’intention est poétique. On a oublié le sens premier du mot poésie : il n’y est pas seulement question de quelques vers que les enfants apprennent ou composent à la « petite école », mais littéralement de « transformer de la matière en avenir ». Voilà ce que font les artistes : ils se disposent et nous disposent à accueillir l’avenir en sortant de nos perceptions et modes de pensées habituelles.
Nous en avons besoin plus que jamais, au moment où nous faisons le constat qu’il n’est déjà pas possible de poursuivre sur la trajectoire économique qui a commencé avec la révolution industrielle. Nous devons inventer dans l’urgence de nouveaux modes de production et de consommation, de nouveaux modes de vie auxquels la plupart d’entre nous ne sont pas préparés.
Les artistes n’ont pas de recettes magiques à nous apporter ni de théories à imposer. En revanche, leurs oeuvres peuvent nous aider à inventer des sens nouveaux, pour une vie différente, à réinvestir nos relations, nos amours, nos amitiés de telle sorte que, contrairement à ce que nous raconte la publicité commerciale, nous ne placions pas l’essentiel de nos vies dans la consommation, dans l’avoir, dans le paraître. Ils peuvent nous rouvrir à des formes de présence au monde, de contemplation, d’adresse à ce qui semble nous dépasser, de sorte que nous reconstruisions avec les humains, mais aussi tous les êtres vivants et la nature dans son ensemble, une relation de réciprocité qui est la condition d’une vie commune possible.
Alors, bel été culturel à tous !
(*) Écrivain et éditeur

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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