De l’art de la conversation

Ouest-France 09/07/2019 Par Jean-Michel Djian, Journaliste et écrivain

Photo d’illustration. | FOTOLIA
Certes, on communique mais se parle-t-on ? À quels moments dans une journée trouvons-nous le temps de troquer des mots pour, sans intérêt particulier, mieux apprendre et se comprendre ?
Dans les années 1990, l’historien anglais Théodore Zeldin avait attiré l’attention sur les vertus de la conversation, histoire de rappeler que son usage permettait de « cultiver la tolérance, l’élégance et la connaissance de soi-même ». Déjà l’idée de dialoguer sereinement n’allait plus de soi. Et Zeldin d’avancer que la précipitation, les réunions, la télévision, la compétition tout simplement était en train d’en « tuer » les bienfaits.
Trente ans plus tard, la question mérite une nouvelle fois d’être posée au vu de la place sans cesse grandissante des messages abrégés traités graphiquement pour nous soulager d’avoir à parler. Comme si la facilité avec laquelle on peut désormais échanger sans déranger, par SMS, mails ou à travers les réseaux sociaux, permettaient l’économie de la conversation.
Car mis à part les bistrots où elle est reine, les voix se taisent partout ailleurs dans l’espace public. Il est désormais exceptionnel de voir dans le métro, le bus ou une file d’attente des gens engager une conversation pour le seul plaisir gratuit d’avoir à échanger des idées. Il en est de même dans la vie privée où le temps consacré aux écrans prive les familles, en particulier les plus défavorisées, d’engager, au sens traditionnel du terme, la conversation.
« Rencontrer quelqu’un qui écoute »
Est-ce la promiscuité urbaine, l’idéologie sécuritaire, cette « religion » du silence qui interdit le bruissement prolongé des voix ? Toujours est-il que l’acte gratuit de converser se raréfie et dessèche un corps social de plus en plus accroc à sa solitude ou à son smartphone. La connexion a vaincu la conversation en moins de temps qu’il en a fallu à l’école pour oublier qu’au XVIIe et XVIIIe siècle, grâce aux salons littéraires, « le cours des idées a été tout à fait dirigé par la conversation ».(1)
De fait, construire à plusieurs un propos suppose avoir du temps, un état d’esprit généreux, un intérêt commun à se dépasser en partageant des opinions et les idées des autres. Mais comme le faisait remarquer notre regretté Michel Serres, « la vraie civilisation, la vraie culture, c’est rencontrer quelqu’un qui écoute ». Et la conversation le permet. Il existe en effet, au-delà de cette abondance de mots qui ravit l’éloquent, ce plaisir subtil de laisser les mains parler, d’opérer des tours de passe-passe avec les yeux pour convaincre ; à faire en sorte que la moue, le froncement des sourcils ou le rictus de satisfaction viennent la pimenter. Inutile d’en rajouter pour expliquer qu’un smiley, si bien choisi soit-il sur un écran, ne remplacera jamais l’incarnation d’un acquiescement ou d’un désaccord en chair et en os.
Les mots n’existent pas seulement pour donner des ordres ou offenser, ils sont mis gracieusement à notre disposition pour nous apprendre à vivre. Parions que le retour en force de l’oral dans les cursus scolaires comme l’intérêt des nouvelles générations pour les concours d’éloquence vont indirectement remettre au goût du jour la conversation, « un art véritable » disait Voltaire (2).
(1) De la conversation, éditions Fayard -1999
(2) De L’Allemagne de Germaine de Staël-1810

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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