Un nouveau type de pêche est à inventer

L’âge de faire – juin 2019 -Nicole Gellot –
On a vidé la mer. On a pollué le milieu marin. Il est grand temps d’entamer la mutation du milieu de la pêche, avertit Didier Gascuel. Ce sera long, mais des changements de cap son possibles à condition de « rompre avec le capitalisme triomphant et l’idée de ressources infinies« .
« Crise après crise, sans que nous y prenions garde, un monde a disparu. Des milliers d’hommes et de femmes qui, au prix d’un travail dur et souvent dangereux, vivaient de l’exploitation des ressources de la mer« . Ce sont les premiers mots de Didier Gascuel auteur de Pour une révolution dans la mer, de la surpêche à la résilience (1). « De ce monde là, il ne reste plus aujourd’hui que des lambeaux. Quelques dizaines de bateaux dans quelques ports, quelques milliers de pêcheurs professionnels. Beaucoup de vieux et peu de jeunes ». ajoute-t-il. Contrairement à l’agriculture, où les progrès techniques de l’après-guerre ont augmenté la production – avec certes ses excès, ses impacts environnementaux et ses défauts – la pêche n’a, sur le long terme, pas évolué vers une augmentation de la production, analyse l’auteur.
L’arrivée du moteur Diesel, fin des années 40, le perfectionnement des chaluts, l’apparition des navires congélateurs, dans les années 50, puis plus tard les appareils électroniques à bord, dont les sonars, ont considérablement augmenté la puissance de pêche. Cette modernisation a débouché sur des navires plus puissants, entraînant la diminution du nombre de marins et de bateaux. Cependant, au final, « la somme des gains de productivité individuels a conduit à une régression de la production globale. » En Europe, on est passé de 7 millions de tonnes pêchées dans les années 70 à moins de 4 millions récemment. En mer du Nord, le produit de la pêche a été divisé par deux.
« Il a fallu aller de plus en plus loin et de plus en plus profond […] exploiter de nouveaux gisements dont la teneur en poisson était de plus en plus faible. » L’intensification de la pêche n’a pas permis d’assurer le renouvellement de la ressource, et à contribué a l’épuisement des stocks.  » Un point de rupture a été atteint au cours du XXème siècle », conclut l’auteur, la dégradation des écosystèmes s’ajoutant au dépeuplement des fonds marins.
Muter vers la résilience
Poursuivant son analyse, il estime que ce phénomène n’est pas seulement imputable aux pêcheurs qui certes en « ont été le bras armé », car notre responsabilité collective est engagée : celle des politiques et des professionnels qui ont pris des « mesures inefficaces« , celle des scientifiques « qui se sont réveillés trop tard« , celle des consommateurs « qui ont demandé toujours plus de poisson au moindre prix« . Et que dire du ministre des Pêches, applaudi parce qu’il avait réussi à soutirer à Bruxelles une augmentation des quotas ? Aujourd’hui,une page doit se tourne. La pêche n’a d’autre choix que de muter. Ce petit secteur, qui ne pèse guère plus lourd dans notre pays que celui de la tomate, doit s’orienter vers « le durable et la résilience« , nous dit l’auteur, affirmant qu’un « nouveau type de pêche est à inventer« .
Convaincu que pour « sortir de l’ornière« , il faut comprendre ce qui est arrivé, il détaille au fil des 500 pages les différents aspects de la crise, expose sa vision des choix de gestion faits à l’échelle nationale et internationale, propose des « principes d’action » et des « réorientations radicales » pour « muter vers la résilience« ; dans un contexte de « ressources limitées« . La croissance doit être, aussi, limitée. Il faut en conséquence préserver les écosystèmes et la biodiversité, créer des zones de réserve, réglementer les captures, gérer les efforts de pêche, individualiser les quotas, intégrer la pêche dans les politiques territoriales côtières, prioriser les questions sociales et repenser notre rapport au travail. Les citoyens doivent prendre conscience que la consommation de poisson sauvage doit devenir un mets de fête et se limiter à 8 kg par personne et par an.
Des limitations de pêche collectives
Certains territoires sont déjà engagés vers une pêche durable. Dans la baie de Saint-Brieuc, les pêcheurs de coquilles Saint-Jacques, qui comptent 200 navires, ont décidé de s’imposer collectivement des limitations de pêche particulièrement draconiennes. La longueur et la puissances moteurs des bateaux est limitée. Seuls sont autorisés les bateaux originaires de la baie et titulaires d’une licence de pêche spécifique. Un quota de pêche a été instauré dans chaque secteur du gisement. La pêche n’est autorisée que quelques mois par an, d’octobre à avril, et que deux jours par semaine.  Chaque navire ne peut pêcher que 45 minutes par jour, avec du matériel dont les dimensions et le maillage sont strictement définis.Ces mesures mises en place en 1980, après une période de surexploitation de la baie, ont permis de reconstituer le gisement, de stabiliser le nombre de navires, et de multiplier la production par quatre. Ainsi, la coquille Saint-Jacques fait vivre une centaine de pêcheurs et constitue une richesse pour le territoire.
(1)
En mer, sans doute plus tôt et plus fort qu’ailleurs, l’homme a percuté les limites de la biosphère. Au cours du xxe siècle, avec la généralisation de la surpêche, nous avons vidé la mer d’une partie de ses poissons et perturbé le fonctionnement des écosystèmes en profondeur. Mais les premières victimes sont les hommes eux-mêmes. La crise écologique, ce sont des ports qui se vident et des communautés humaines laissées à l’abandon.
Cette histoire rarement évoquée nous concerne tous, pêcheurs, consommateurs et citoyens. Elle pose des questions nouvelles : peut-on exploiter une ressource naturelle de manière vraiment durable ? Sommes-nous capables de mettre des bornes à notre propre capacité d’autodestruction ? Que faudrait-il changer radicalement pour enfin assurer un avenir durable à l’exploitation des ressources vivantes de l’Océan ?
À ces questions, Didier Gascuel apporte un nouvel éclairage. Il propose un diagnostic de la surexploitation des mers et des principes nouveaux pour mettre sur pied la “pêchécologie”, qui réconcilierait l’exploitation et la conservation, les hommes et leur territoire, le local et le global.
La pêche maritime est un test de notre capacité à muter vers le durable et la résilience. C’est un morceau, petit mais significatif, de la grande histoire des hommes confrontés à leur propre crise écologique. Une révolution dans la mer est possible, pour qu’avec les poissons, les écosystèmes et la diversité du vivant, l’aventure humaine continue.

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