Petits défis entre amis et followers

La Décroissance – juillet/août 2019 – Nicolas Bertrand –
Prenez un adolescent et amputez-le de son ordiphone. Il s’étiole comme s’il n’avait plus de batterie. Je possède un ado avec certainement beaucoup de fonctionnalités mais il fait seulement téléphone : en dehors de son écran, rien ne l’intéresse. J’ai du mal à communiquer avec lui, il parle en texto. Parfois, j’ai l’impression de communiquer avec un zombie dépressif, mais en réalité, il est très actif sur les réseaux sociaux : il partage son boudin-purée avec tous ses amis virtuels, il photographie et filme sa vie qu’il expose sur la Toile, pour ses followers, c’est-à-dire des membres de sa communauté de désœuvrés qui suivent son actualité passionnante. 
Pour gagner en popularité, mon ado sniffe un préservatif pour le ressortir par la bouche, plonge en maillot dans les cactus ou avale des produits alimentaires avec leur emballage (fromage à pâte molle avec la cire rouge, gomme à mâcher avec l’aluminium, banane entière avec sa peau…). Il est incapable de ranger sa chambre mais il arrive à placer toute une boîte de crayons dans ses oreilles. Prodigieux.
Quel mystère morbide pousse nos jeunes à se déporter de la vie comme des cétacés échoués sur la plage ? Le « Blue Whale Challenge » est le nom d’un phénomène inquiétant sur internet, né en Russie en 2016. Les défis en questions consistent à entraîner les participants à se malmener en cinquante étapes saugrenues, telles que se réveiller à 4h20 pour écouter des chansons tristes, se taillader une baleine sur le torse, et bien entendu, se suicides pour l’ultime épreuve. Sans aller jusqu’à cette extrémité, que certains pourraient considérer comme une sélection naturelle, beaucoup de ces victimes narcissiques se contentent d’avaler des capsules de lessive, de se renverser un seau d’eau glacée sur la tête ou, au contraire, de s’ébouillanter pour exhiber leurs jolies brûlures.  Selon Michel Stora, psychologue, fondateur de l‘Observatoire des mondes numériques en sciences humaines, » c’est avant tout pour exister au regard du groupe que l’on s’adonne à des défis. il y a cette envie de passer à l’acte, de montrer que l’on est en phase avec son époque« .
Pas de doute, en s’aspirant les lèvres dans un verre de façon à avoir une bouche anormalement pulpeuse, mon ado est bien en phase avec son époque… J’ai bien envie de pratiquer le « child pranking », un défi qui consiste à faire un enfant, l’élever jusqu’à ses 18 ans et filmer sa réaction en lui apprenant qu’il a été conçu pour un défi Facebook, puis le déshériter. Mais j’avoue être assez mal placé pour juger car, moi-même, de mon temps, j’ai accepté des paris stupides avec mes frères : plonger dans vingt centimètres d’eau, boire du liquide vaisselle, escalader des rochers en patins à roulettes…
Peut-être que l’âge bête est au contraire une période d’extrême lucidité sur la bêtise humaine qui réclame d’en finir le plus vite possible, par n’importe quel moyen, plutôt que de devenir un(e) adulte qui aurait raté son adolescence.  J’arrête la philosophie et pour terminer en beauté, je lance à mon tour un défi amusant : avaler un sac de maïs à pop-corn avant d’être incinéré, cela mettrait une drôle d’ambiance au funérarium !

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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